Près des tentes nous attend Mirza Abdoul-Raïm.

Des faits de la plus haute gravité se sont passés à Dizfoul. Le lendemain de notre départ, cinq ou six cents sectaires, émus à la pensée que des chrétiens allaient souiller de leur présence le tombeau de Daniel, dérober le corps du saint prophète, transporter dans le Faranguistan ce palladium de la contrée, se réunirent dans les mosquées de la ville. Les défenseurs de la foi firent serment d'expulser de vive force ou d'immoler les infidèles, et prirent dans ce but le chemin de Suse.

Les uns étaient armés de mauvais fusils et de pistolets, les autres de lances, tous—ceci prenait un caractère sérieux—de frondes, qui dans la main des Dizfoulis deviennent redoutables. La troupe, dansant, hurlant, invoquait Ali et ses fils, les martyrisés de Médine et de Kerbela. Elle s'était avancée dans la plaine et avait franchi la rivière; vingt kilomètres la séparaient de Suse, quand elle fut rejointe par deux cavaliers venus de la ville à franc étrier. C'étaient les fils de cheikh Mohammed Taher. Le cheikh, effrayé par la spontanéité de cette singulière croisade, leur avait enjoint de ramener les énergumènes.

D'abord bafoués, traités de kafirs (mécréants), de haramzadès (fils d'impur), les jeunes gens réussissent cependant à se faire écouter. Les Dizfoulis consentent à regagner la ville, sous la promesse solennelle qu'une députation composée de seïds, de mollahs et des plus ardents promoteurs du mouvement ouvrira dès le lendemain une enquête sévère. Si les chrétiens ont violé le tombeau de Daniel, Cheikh Taher en personne conduira les justiciers et présidera au massacre des coupables.

De son côté, le vénérable religieux faisait appeler Abdoul-Raïm et l'interpellait sur notre étrange conduite: «On accuse les Faranguis d'avoir déjà ruiné le tombeau du prophète!

—Les prenez-vous pour des sorciers? Partis hier dans l'après-midi, ils n'ont pu gagner Suse avant la nuit; ils ne possèdent ni pelles ni pioches, puisque ces outils sont encore chez le forgeron chargé de les emmancher. D'ailleurs je vais les rejoindre et vous tiendrai au courant de leurs faits et gestes.

—Vous ne partirez pas seul, reprit le cheikh défiant; seïd Hadji Houssein vous accompagnera et vous évitera la peine de revenir à Dizfoul.»

C'est ainsi que, le surlendemain de notre arrivée, sont apparus les turbans blancs et bleus, qui, après avoir constaté le parfait état du tombeau, nous ont fait subir un insidieux interrogatoire.

A la suite de cette échauffourée, un courrier volait dans la direction de Chouster. Mozaffer el Molk, qui avait dépensé toute sa diplomatie pour enrayer notre marche vers Suse ou éviter de se compromettre dans notre voisinage, priait les autorités civiles de Dizfoul de lui envoyer des rapports motivés. De la lecture de ces documents le Khan concluait au rappel immédiat de la mission française, exposée, sans autre rempart qu'une toile de tente, non seulement aux razzias des nomades, mais à la haine des fanatiques qui vont entreprendre leur pèlerinage annuel.

Ainsi s'expliquent la difficulté de trouver des ouvriers, les hésitations d'Ousta Hassan, les terreurs de Dor Ali et la fameuse communication rose.