«Le moustique se pose sur mon bras; le prendrait-il pour du pilau?
«Le moustique se pose sur mon nombril; veut-il me rendre enragé?
«Le moustique se pose au bas de mes reins; les prendrait-il pour un coussin?»
Dès le coucher du soleil on livre bataille à l'ennemi commun. Les soldats allument des broussailles coupées au bord du marais, jettent du fumier humide sur le brasier et entourent le campement d'un nuage empesté qui éloigne les insectes. Malgré les protestations indignées des yeux et de la gorge, bêtes et gens jouissent d'une tranquillité si parfaite dans cette situation réservée d'habitude aux jambons de tout pays, que les quadrupèdes eux-mêmes se serrent auprès du foyer et regardent avec une ineffable expression de béatitude les flammes lourdes. Comme l'âne de la fable persane, ils iront, un de ces jours, faucher les ginériums du Chaour et, faute de pincettes, activeront le feu du bout de leur sabot.
Le soir s'avance tranquille sur la plaine, qui s'endort dans ses bras; tout se tait, même les flûtes suraiguës des vampires terrassés. La température plus clémente, la nature plus mystérieuse, invitent aux douces rêveries, tandis que la reine des nuits s'envole, empourprée, au-dessus de l'horizon, et jette un manteau d'argent sur le dos des ombres. Mais Hécate semble pâlir dans le voisinage des étoiles; la Voie lactée partage le ciel comme un grand chemin dallé de cristal; des escarboucles aux reflets métalliques jonchent la voûte céleste.
Soudain la terre s'éclaire à son tour d'une flamme rouge, sanglante, épouvantable. De l'autre côté de la Kerkha se balancent les vagues d'une mer brutalement colorée. Les nomades incendient les herbages épineux désormais inutiles. Le sol, purifié, s'engraissera de leurs cendres et, dès les premières pluies, se couvrira d'abondants pâturages. L'incendie dure plusieurs jours; il n'est visible que la nuit: la clarté de la flamme ne saurait lutter avec celle du soleil.
24 avril.—Depuis que nous avons appris le patois susien, la mission n'a pas de plus chaud ami que le motevelli Màchtè Popi.
Il y a quelques jours, Marcel lui fit part d'un projet qui nous tient singulièrement au cœur.
Ousta Hassan est un habile maçon: les briques cuites extraites des substructions arabes s'accumulent sur le tumulus; les buissons ne manquent pas dans la jungle: il serait donc possible de construire une maison. Nous y trouverions, pour la campagne prochaine, un abri sain contre les pluies et la chaleur, une retraite sûre contre les nomades, partant une tranquillité d'esprit et de corps que la tente ne saurait offrir.
«Mohammed Taher est l'administrateur des vakfs de Daniel, répondit le vieux Popi; lui seul peut vous autoriser à bâtir une maison. Pour ma part, j'approuve votre projet. Chaque nuit je monte sur la terrasse de l'imam-zadé afin de m'assurer que le camp farangui n'a pas été pillé. Si vous rendiez à Mohammed,—que la bénédiction d'Allah soit sur lui!—la moitié de la vénération que nous professons pour Aïssa (Jésus), je ne vous aurais jamais permis de camper loin de tout secours. Que peut-on reprocher à des gens qui ne mangent pas de porc, vivent d'une nourriture semblable à la nôtre et ne boivent ni vin ni arac? Vous obtiendrez certainement l'autorisation que vous sollicitez. Daniel ne protestera pas; je me charge d'arranger cette affaire avec lui. D'ailleurs je veux écrire au Chah de France.