J'ai maintenant l'explication de l'inconcevable accueil du naïeb de Sarvistan et de la brutalité avec laquelle il me traite depuis notre arrivée.
Le golam chargé de lui annoncer notre venue lui a fait une description fort exagérée de l'état du Farangui. De ces renseignements il a conclu que, à l'exemple des Persans dénués de toute force de résistance à la maladie, l'un de nous venait chercher un tombeau à Sarvistan. La figure décomposée de mon mari a mis le comble à l'inquiétude de notre hôte. Il a récapitulé, à quelques chaïs près, la dépense que lui occasionneraient les grattages, lavages et blanchiments à la chaux d'une maison souillée par le décès d'un chrétien, et cette addition l'a rendu féroce. Le naïeb n'a point osé nous chasser, dans la crainte d'encourir les représailles de Çahabi divan, mais il veut à tout prix nous envoyer trépasser ailleurs.
«Sarvistan est malsain, fiévreux, le climat est humide, les eaux sont nuisibles; vous seriez bien mieux dans un village voisin, à peine éloigné de douze kilomètres», me répète-t-il sans cesse.
A la quatrième invitation, je me suis fâchée. «S'il suffisait de faire plusieurs étapes sur les mains pour me débarrasser de votre présence et de vos conseils, ai-je répliqué, je tenterais l'expérience; mais je suis décidée à ne pas quitter Sarvistan avant la guérison complète de çaheb.» Finalement j'ai prié mon hôte de ne pas me gratifier d'aussi fréquentes visites et de passer la porte sur-le-champ. Depuis cette algarade, le naïeb m'a prise par la famine et a chargé du soin de me tourmenter une sorte de gamin de douze à quatorze ans, aux traits délicats mais flétris, auquel tous les domestiques obéissent respectueusement et qui fait dans la maison la pluie et le beau temps.
TOMBEAU DU CHEIKH YOUSEF BEN YAKOUB.
Le gouverneur ne s'est pas contenté de nous couper les vivres: hier soir, quand j'ai voulu envoyer au village faire des approvisionnements, les golams s'y sont refusés. Acheter des aliments au bazar pendant que nous sommes censés recevoir l'hospitalité du naïeb serait faire à ce personnage une injure dont aucun marchand n'oserait se rendre complice!
Marcel heureusement va de mieux en mieux. J'ai eu le bonheur de trouver un habitant du village qui connaissait les koumbaz malè gadim (coupoles, bien de l'antiquité); cette nouvelle a rempli mon mari de joie et lui a rendu courage. Notre situation s'améliorera dès qu'on le verra debout.
1er novembre.—Je ne m'étais pas trompée. Le spectre de Banquo assis à la table de Macbeth ne causa pas plus d'effroi au thane de Glemmir que la résurrection de mon mari à notre entourage. Naïeb, golams, domestiques se sont jetés à plat ventre devant lui en même temps que volailles, œufs, mouton affluaient au logis.
Cette politesse tardive et hypocrite s'il en fut jamais n'a pas eu le don de me désarmer, et, sans prendre garde à la mine piteuse de notre hôte: «Je demande à Dieu, lui ai-je dit d'un ton solennel, que malade, loin de votre patrie, loin de votre famille, vous trouviez une hospitalité pareille à celle que vous nous avez donnée.»