Je me prends à philosopher aujourd'hui plus que de raison. Il faut en accuser Mahomet et ses disciples: depuis mon entrée en Chaldée je vois si bien à chaque pas et à chaque heure combien la plaie est profonde, que mon esprit, obsédé de la même idée, rapproche sans cesse de la richesse et de la gloire évanouies des âges babyloniens la pauvreté et la décrépitude actuelles.
Comment oublier, en parcourant les environs de Bagdad transformés en déserts, les terres où le blé rendait trois cents pour un, où la feuille du froment et celle de l'orge avaient quatre doigts de large, ces champs où les récoltes de maïs et de sésame étaient si plantureuses qu'Hérodote se refuse à donner la hauteur de leur tige, tant il redoute d'être taxé d'exagération. Est-ce ma faute si je ne puis sortir du consulat sans qu'un incident vienne me rappeler la profonde incurie dans laquelle est plongée la Turquie d'Asie? En passant à Bassorah, j'ai visité une frégate qui, à la suite d'une détérioration survenue à son hélice, a été abandonnée et s'enfonce dans la vase avec les nombreux millions qu'elle représente sans que personne songe à apporter remède à un mal bien aisément curable. Aujourd'hui encore nous avons pris sur la rive droite un tramway qui, sur la foi des traités, devrait nous conduire à Kâzhemeine en un quart d'heure ou vingt minutes: à moitié chemin le cocher, un flegmatique Oriental, est venu nous prier de mettre pied à terre.
La voie, qui décrit en ce point une courbe fort brusque, s'est tellement affaissée que la voiture serait projetée sur la route si elle continuait à avancer. Cet état de choses dure depuis dix-huit mois. Croirait-on que pendant un an et demi les prétendus ingénieurs turcs ont eu le courage de contempler impassibles la ruine du matériel confié à leurs soins? La compagnie a installé auprès de la courbe un poste de hamals (portefaix); quand on a atteint l'endroit fatal, les voyageurs descendent, et les ouvriers traînent péniblement le véhicule sur les rails. Comme la distance totale entre Kâzhemeine et Bagdad n'excède pas une lieue, et que l'on emploie un quart d'heure à remettre la voiture en état de continuer la route, les voyageurs désertent le tramway et reprennent l'habitude d'effectuer le voyage à pied. En deux heures de travail on riperait la voie et on relèverait les rails.
La répulsion instinctive des Turcs pour toutes les manifestations du génie occidental n'empêche pas les Bagdadiens de tirer beaucoup plus de vanité de leur tramway que ne se sont jamais enorgueillis les Français du percement de l'isthme de Suez, ou les Américains de l'exécution du chemin de fer de New-York à San-Francisco. Cette voie, à peine longue de six kilomètres, a été établie pendant le court passage de Midhat pacha au gouvernement de la Mésopotamie. Jamais gouverneur ne projeta d'aussi brillantes réformes, jamais envoyé de la cour de Stamboul ne laissa en Asie un nom plus populaire. Midhat pacha, doué d'une intelligence très vive, avait l'intuition de la bonne administration sans en avoir le sens pratique. En décrétant la construction d'un tramway entre Bagdad et Kâzhemeine, son unique souci était de doter la capitale du vilayet d'une voie absolument droite.
L'ingénieur chargé d'étudier le projet eut toutes les peines du monde à lui faire entendre que, le Tigre décrivant entre les deux villes des courbes très brusques, la ligne devait suivre les grandes sinuosités de la rive, sous peine de passer au milieu du fleuve. Il se rendit enfin; mais la crainte d'entreprendre un travail que n'auraient pu solder tous les revenus de la province l'empêcha seule de persister dans son désir et de faire jeter, comme il l'avait ordonné tout d'abord, un pont en long sur le Tigre. Allah lui avait-il fait pressentir les inconvénients des courbes mal entretenues et montré en songe les voitures remorquées à bras par les hamals?
Le tramway est donc établi sur la rive gauche, tout auprès d'un sentier poudreux, où circulent une multitude de marchands et de femmes. Les voyageurs vont et viennent entre les deux villes, chevauchant de petits ânes qui foulent de leurs pieds indifférents les lisières de champs de blé, mal défendus par des bordures de palmiers et d'orangers en pleine floraison. L'éclat de la verdure, les parfums capiteux répandus dans l'atmosphère me grisaient déjà. A quel malencontreux sentiment ai-je donc obéi en changeant de banquette? Le charme a été aussitôt rompu. Au delà d'une mince zone cultivée j'ai aperçu une terre indéfiniment stérile, dont les rares ondulations sont dues aux berges ruinées de canaux antiques. L'aspect du pays est d'autant plus attristant qu'il contraste d'une façon brutale avec la beauté des cultures irriguées.
Dès la sortie de Bagdad j'avais vu au-dessus des palmiers de Kâzhemeine les flèches étincelantes des quatre minarets élevés autour du tombeau de l'imam Mouça; en me rapprochant, je distingue entre les découpures du feuillage deux belles coupoles rappelant par leur forme et leur revêtement d'or martelé le dôme de Koum élevé à la mémoire de Fatma, mais en vain je me huche auprès du conducteur: les murs d'enceinte bâtis autour de la ville dissimulent à mes regards le corps de l'édifice.
Nous débarquons devant la porte de Kâzhemeine. Le cawas notre guide nous invite, en criant d'autant plus fort que nous comprenons moins son mauvais turc, à nous installer sur les bancs d'un gaoua khanè situé tout auprès de la station, et nous engage d'un air fort aimable à attendre en ce lieu le départ du tramway, qui ne reviendra pas à Bagdad avant deux heures. Le brave homme s'imagine, sans doute, que la satisfaction de faire cinq ou six kilomètres dans une voiture cahotante et, pour varier nos plaisirs, de nous percher au retour sur l'impériale du même véhicule, est l'unique but de notre promenade? Le cawas se moquerait-il des hôtes de son maître? Il ferait beau voir! En route et visitons tout d'abord la mosquée.
Des gestes expressifs expliquent mes intentions à notre guide; il riposte en entremêlant sa pantomime d'interjections effarées, et se décide enfin à abandonner son banc et à emboîter le pas.
Des rues relativement propres, si on les compare à celles de Bagdad, des bazars tous aux mains de Persans, Chiites comme la population de Kâzhemeine, nous mènent à une place encombrée de montagnes de légumes. Sur trois faces sont disposés des étalages de comestibles; la quatrième est occupée par la porte de la mosquée. Cette baie donne passage, au moment où nous arrivons, à une nombreuse escouade d'ouvriers. Je franchis les tas de choux, de raves, de pastèques amoncelés sur le sol, et je marche fièrement vers l'édifice, persuadée que je vais y pénétrer sans plus de difficulté que dans tous les autres sanctuaires de Bagdad.