Ali, Houssein, Hassan! quelle erreur était la mienne! A peine les maraîchers ont-ils compris mon intention, qu'avec une touchante unanimité ils abandonnent leurs légumes et me barrent le passage à l'instant où je vais franchir le seuil de la porte. «L'entrée du tombeau de l'imam Mouça est interdite aux chrétiens: éloignez-vous!» hurlent à l'envi les marchands de choux et de pastèques sur un ton impératif, mais encore à peu près poli. Cependant la foule grossit à vue d'œil, elle se rue sur le cawas, lui reproche en termes amers de nous avoir amenés, le presse, le bouscule, le bombarde d'injures dont je démêle plus facilement l'esprit que le sens. Furieux, notre homme cherche à se dégager et à tirer son sabre du fourreau. L'affaire devient grave; s'il y a une goutte de sang répandu, nous allons être assommés tous les trois. Marcel se précipite dans la mêlée, saisit le cawas par le bras et, malgré sa résistance, l'oblige à nous suivre, tout en lui permettant de lancer des ruades savantes et de riposter aux horions que cherchent encore à lui appliquer ses chers coreligionnaires.
A quelques coups de poing près, cette aventure me rappelle notre première expédition contre l'imamzaddè Djaffari d'Ispahan.
«Qu'allons-nous faire? me dit Marcel: tentons-nous un nouvel assaut?
—Gardons-nous-en bien et rentrons tranquillement au logis. Les Turcs, fort malveillants à l'égard des Européens, refuseraient de nous donner une escorte suffisante pour nous conduire sans danger au cœur d'une mosquée chiite; quant aux Persans, ils sont si jaloux de leurs privilèges religieux, les seuls qu'ils aient conservés dans ce pays soumis autrefois à leur domination, qu'ils se retrancheraient derrière des remparts théologiques dont il faut renoncer à faire le siège.»
Nous serions peut-être arrivés à un meilleur résultat si nous nous étions présentés seuls devant le tombeau de l'imam Mouça, ou si nous avions eu la prudence de réclamer aux chefs religieux la permission de visiter l'édifice, en basant notre demande sur les sourates du Koran commentées en Perse à notre intention; mais, en l'état actuel, la partie est perdue sans espoir de revanche.
La situation des Européens, à quelque nationalité qu'ils appartiennent, est en ce moment-ci très précaire dans la Turquie d'Asie. Un chrétien est-il molesté, maltraité, assassiné: les plaintes de son consul restent sans effet, et l'on n'arrête jamais le coupable; si le prévenu est livré à la justice par la victime ou par sa famille, les juges l'acquittent, le code Napoléon à la main. Les Anglais eux-mêmes, toujours si fiers et si respectés en Orient, sont insultés tous les jours et ne peuvent avoir raison de l'inertie de l'administration ottomane.
Dernièrement encore, un mécanicien qui arrivait de Newhaven a été poignardé en plein jour. Le consul anglais a fait connaître le nom de l'assassin et a désigné les témoins du crime. Peine perdue: le coupable, un Turc naturellement, vaque à ses affaires; il n'a jamais été question de l'arrêter, moins encore de le mettre en accusation.
Le sage doit tirer de semblables aventures de prudents enseignements: aussi bien, sans faire parade d'un héroïsme hors de saison, moi en tête, Marcel au centre, tirant le cawas qui forme une arrière-garde bien récalcitrante, nous avons battu en retraite et gagné une ruelle étroite, non sans recevoir à travers les jambes quelques raves heureusement pourries. Pendant la mêlée je n'ai pas perdu mon temps et, laissant à mon mari le soin de parlementer à coups de poing avec la foule, j'ai jeté à travers la porte restée ouverte un rapide coup d'œil sur l'édifice. Au fond d'une vaste cour se présente la façade principale. Elle est revêtue de briques émaillées et précédée d'un porche soutenu par de grêles colonnes ornées de miroirs à facettes. Cet ensemble rappellerait assez exactement à mon souvenir le pavillon des Tcheel-Soutoun, si le monument n'était surmonté des deux coupoles d'or qui recouvrent les tombeaux du septième et du douzième imam. Des angles de la construction s'élancent, insigne distinction réservée aux sanctuaires les plus en honneur, quatre grands minarets de faïence, dorés à leur partie supérieure et pourvus de ces balustrades ajourées derrière lesquelles les mollahs appellent à la prière les fidèles croyants. Tout auprès des dômes sont placées des tourelles en forme d'échauguette. En continuant notre promenade devenue désormais très paisible, nous avons fait le tour des murs de clôture et, à travers les ais mal joints des portes de dégagement, nous avons constaté que l'édifice comprenait, outre le sanctuaire et la masdjed proprement dite, une médressè, des caravansérails et des bains appropriés aux besoins des fidèles et des voyageurs fatigués.