La mosquée primitive de Kâzhemeine remontait aux premiers temps de l'Islam; celle que la piété des Chiites vient de lui substituer est à peine achevée et fait plus d'honneur au goût architectural des Persans qu'à l'énergie des mortiers iraniens. Les plâtres ne sont pas encore séchés, le gros œuvre des parties secondaires de l'édifice n'est pas terminé, et déjà quelques-unes des briques bronzées formant le merveilleux revêtement des coupoles se sont détachées en laissant apparaître sur l'un des dômes ces taches de lèpre qui signalent les monuments menacés d'une ruine prochaine.
Bon gré mal gré, il a bien fallu, après avoir fait le tour de l'enceinte, attendre au café le départ du tramway et supporter gaiement les lazzi d'une troupe de gamins attirés par notre piteux retour. Deux tasses de moka, quelques cherbets, trois ou quatre narguilés, ont fait oublier au cawas les contusions que lui ont values son tarbouch rouge, sa qualité de Sunnite et le plaisir de nous escorter.
Enfin la voiture est prête. Le conducteur exécute le dernier voyage de la journée, et il a une telle hâte de retourner auprès de ses femmes, que, sans souci du lourd véhicule qui bondit au risque de ne point retomber sur les rails, il lance ses chevaux au triple galop. Les vitres des fenêtres ne se casseront pas, car il reste à peine les traces du mastic qui les maintenait jadis; mais chrétiens, juifs et musulmans sautent comme des poissons vivants jetés dans une poêle à frire. Le déraillement nous donne l'occasion de reprendre haleine; le mauvais passage franchi, l'allure devient encore plus rapide; les femmes poussent des cris d'effroi, le conducteur fouette à tour de bras les chevaux confiés à ses soins paternels, franchit, pareil à une trombe, les murs de Bagdad gadim et continue à galoper à travers les rues. L'une des plus étroites est encombrée par une caravane de petits ânes chargés chacun d'un poisson énorme posé sur leur dos tête de ci, queue de là.
Ces gigantesques habitants du Tigre, connus en Mésopotamie sous le nom de «poissons de Tobie», n'ont point hérité de leur ancêtre biblique le privilège de guérir la cécité, les nombreux aveugles de Bagdad en témoignent; ils sont néanmoins une précieuse ressource pour les pauvres gens, heureux, faute d'un fiel médicinal, de trouver dans les flancs de leur poisson favori une chair très abondante et par conséquent à très bon marché. Je laisse à penser si notre impétueuse arrivée trouble la caravane. Les ânes, épouvantés, prennent la fuite; les poissons, fort empêchés d'avoir une opinion, se traînent dans la poussière; les pêcheurs vomissent des malédictions, le cocher riposte: la petite fête est complète.
Combien je regrette de n'avoir pu cueillir au vol la fusillade d'injures qu'ont échangée les belligérants! Désormais j'eusse été à même d'entretenir avec les Turcs une conversation suivie.
Le dernier voyage entre Kâzhemeine et Bagdad s'exécute tous les jours, paraît-il, dans les mêmes conditions et alimente de jambes et de bras à raccommoder les officines des rebouteurs de l'endroit. Mais qui songerait à se plaindre des conducteurs? Ils ne sauraient être responsables de la casse: s'il y a dommage, c'est que telle était la volonté d'Allah.
En résumé, nous sommes revenus au consulat plus riches qu'au départ: le cawas, tatoué de meurtrissures aux couleurs variées, rapporte un œil en marmelade; quant à moi, j'ai hérité pendant la voltige du tramway le contenu d'un pot de mélasse qu'un de mes voisins tenait pieusement embrassé et qu'il est venu, à son grand regret, déverser dans mon gilet.
Ma mésaventure ne sera pas aussi complète que je l'avais redouté. M. Mougel, l'ingénieur du vilayet, auquel je l'ai narrée tout au long, doit m'envoyer une superbe photographie de la mosquée de l'imam Mouça. En sa qualité de chrétien, il n'aurait jamais pu, assure-t-il, fouler les dalles du sanctuaire si les Chiites n'avaient eu besoin de son concours, il y a quelques mois, pour faire placer une horloge à l'intérieur de l'édifice. Grâce à cette circonstance, il a pu installer son appareil sur la terrasse d'une maison voisine de la mosquée et prendre sans difficulté quelques vues extérieures du sanctuaire.
Assis autour d'un bon feu, nous avons, comme de coutume, passé en famille la fin de la journée.
Fille de consul, femme de consul, Mme Péretié a déjà vu bien des voyageurs, et nous a tracé, d'une main aussi délicate que légère, les amusants portraits de tous les Juifs errants qu'elle a connus.