«Avez-vous jamais rencontré M…? Je ne vous dirai pas son nom, je préfère vous laisser le plaisir de le deviner. Qu'il vous suffise de savoir que mon héros a exploré l'Abyssinie et les Indes. Y êtes-vous? Quel homme d'esprit! Quel érudit original et charmant! Il avait quinze cents francs de rente et ne savait comment gaspiller ses revenus royaux.

«Dès son arrivée à Bagdad, l'ami du négus Théodoros avait témoigné le désir d'aller visiter les ruines de Babylone. Une expédition fut rapidement organisée, et, au bout de huit jours, les voyageurs rentraient au consulat suants, haletants, couverts de poussière, ainsi qu'il convient à des cavaliers qui ont fait trois étapes à cheval dans les plaines de la Chaldée. Chacun à l'envi se précipitait vers sa chambre, désireux de changer de linge et de revêtir des habits frais. Seul M…, assis dans un fauteuil du salon, s'occupait à me narrer tous les incidents de l'excursion.

«Supposant que mon hôte restait auprès de moi par politesse, je m'évertuais à lui faire comprendre qu'il était libre de se retirer, et cela avec d'autant plus d'insistance qu'il paraissait avoir recueilli double ration de poussière et de sueur sur les chemins de la Mésopotamie.

«—Je crains, lui dis-je enfin, pour couper court à la conversation, qu'on n'ait oublié de mettre à votre disposition les objets de toilette qui vous sont nécessaires. Je vais m'assurer que vous avez du savon…

«—Merci mille fois, je ne me raserai pas aujourd'hui, et d'ailleurs, à l'exemple du sage, j'ai l'habitude de porter sur moi tous les outils et ingrédients que nécessite cette opération», interrompit mon Abyssin en sortant de sa poche un canif ébréché et un morceau de savon rouge. «J'ai fait mes approvisionnements avant de quitter Marseille.

«—Ah!… Et y a-t-il longtemps que vous avez quitté Marseille?

«—Non, trois ans tout au plus; mais, comme j'usais trop vite mon savon, je me suis décidé à laisser croître une partie de ma barbe.»

«Il ouvrit alors sa veste et me présenta respectueusement l'extrémité d'une barbiche toute nattée, longue de plus de trente centimètres, qu'il tenait habituellement dissimulée entre son gilet et sa chemise, pour ne pas en être gêné et s'épargner ainsi la peine de la peigner de temps en temps.

«—C'est vraiment merveilleux! Vous avez eu là une idée des plus pratiques.

«—Oui, oui, j'entends assez bien les préparatifs de voyage: ainsi j'ai traversé en tous sens l'Abyssinie sans autre malle que mon carton à chapeau.