Une remarque et je clos cette longue parenthèse archéologique. Les nombreux édifices que renferme Bagdad n'ont pas seulement une valeur intrinsèque: ils forment une sorte de musée où l'on peut suivre plus aisément qu'en Perse l'histoire des différentes manifestations de l'art iranien depuis l'avènement des Seljoucides jusqu'à nos jours. Le style de chaque époque a laissé ici son empreinte, tandis que dans leur pays originel les monuments sont dispersés suivant la position de la capitale choisie par la dynastie qui les a élevés.
En descendant de la terrasse du Khan Orthma, je deviens la proie des marchands de tapis persans ou turcs. J'ai vainement cherché au milieu d'un prodigieux amoncellement de tissus quelques pièces remarquables. On ne m'a montré que les laines grossières et mal teintes des fabriques de Farahan ou les épaisses carpettes de Smyrne.
Outre les tapis on trouve au bazar les soies de Damas en pièce, les mousselines blanches brodées de soie jaune, les abbas lamés d'or que les hommes jettent sur leurs épaules, les izzas réservés aux femmes, les babouches colorées et, dans les galeries voisines, des harnachements couverts de mosaïques de cuir ou de drap: c'est-à-dire tout l'arsenal du luxe banal de l'Orient. Mais il ne faut point chercher ici ces armes précieuses, ces émaux ou ces brocarts que l'on rencontre à Kachan, à Ispahan et surtout à Stamboul. D'ailleurs y fussent-ils qu'on ne les y découvrirait point: l'abondance des marchandises vulgaires, jointe à la maussaderie des négociants si on les oblige à déplier leurs marchandises, ne facilite guère les recherches.
INSCRIPTION DANS L'ENTREPÔT DE LA DOUANE.
Quant aux produits de l'industrie locale, on doit, à Bagdad comme en Perse, les commander et les solder en même temps; ce singulier système de transaction empêche les étrangers, souvent condamnés à partir à jour fixe, d'emporter des souvenirs qu'on serait forcé de payer plusieurs mois à l'avance et dont il faudrait attendre indéfiniment la livraison. Les gens expérimentés, les habitants du pays sont souvent victimes de l'âpreté des négociants; je laisse à penser de quelle manière sont traités les voyageurs.
Mme Péretié me montrait ces jours-ci quatre belles portières lamées d'or qu'elle venait de faire tisser, et me faisait remarquer qu'à moitié hauteur la couleur incarnat de la soie se transformait subitement en une teinte rouge framboise. Dès son arrivée à Bagdad elle commanda ses portières au hadji Baba, l'un des meilleurs tisserands de la ville, et, suivant l'usage, elle remit d'avance la moitié du prix convenu, en promettant de donner le solde au moment où le travail serait à demi exécuté. Deux mois se passent, le marchand se présente et prie sa cliente de venir constater que les portières sont à demi tissées. Mme Péretié se rend à la fabrique, se déclare très satisfaite et remet en partant le prix intégral de la commande. Six mois s'écoulent encore; un beau matin on annonce hadji Baba: aidé de ses apprentis, il apporte l'ouvrage terminé. On déplie les pièces de soie; elles sont chacune de deux couleurs différentes. Mme Péretié, stupéfaite, adresse de violents reproches au marchand, mais celui-ci, sans se troubler, se contente de lui répondre en se retirant:
«Vous m'avez donné l'argent en deux fois: j'ai préparé la teinture à deux reprises. Si les couleurs ne sont pas exactement les mêmes, c'est votre faute, et non la mienne.»
Il a bien fallu garder les portières: elles étaient payées.
Et c'est ainsi que se traitent les affaires à Bagdad!