Attribuer à la pénurie de capitaux les singulières exigences des marchands serait une erreur. Les banquiers, fort nombreux, sont toujours disposés à ouvrir des crédits aux petits négociants, et l'argent, quoique prêté à gros intérêt, ne fait jamais défaut aux industriels honnêtes et laborieux. En outre ils jouissent de privilèges qui facilitent singulièrement leurs affaires; l'État, en vue de favoriser les transactions, ne les charge ni d'impôts ni de patentes, et les oblige seulement à acquitter des droits d'entrée d'autant moins onéreux qu'il est toujours aisé de se mettre d'accord avec les préposés de la douane. En réalité, les marchands bagdadiens exigent le payement des commandes avant la livraison, d'abord parce qu'ils bénéficient des intérêts autant qu'il leur plaît de faire durer le travail, et, en second lieu, parce que les ruses de leurs clients ordinaires les ont mis depuis longtemps à une dure école.

Les bazars les plus riches ne sont pas les plus fréquentés, les objets de valeur étant apportés d'habitude au domicile des clients; mais, en revanche, on ne saurait concevoir une animation pareille à celle des quartiers où l'on vend les cotonnades anglaises, la quincaillerie russe et les merveilleux anneaux de verre devant lesquels s'arrêtent, haletantes et l'œil allumé de convoitise, les femmes nomades qui viennent apporter des poules, des œufs ou des légumes au marché. Toutes arrivent le visage découvert, mais dès leur entrée au bazar elles cherchent à ramener sur leur figure un pan du voile de laine qui enserre leur tête, afin de copier autant que possible les modes de Bagdad. Quand on y tient, il est pourtant facile de voir de très près les femmes arabes: c'est encore meilleur marché que d'entrer dans le tombeau de Josué. Le type est assez vulgaire et semble avoir perdu cette élégance de formes que j'ai tant admirée chez les nomades de la tribu de Filieh.

Pour être juste, je dois ajouter que les paysannes appartiennent à la classe la plus pauvre et portent les traces des durs labeurs auxquels elles sont assujetties pendant que leurs maris courent à la chasse ou au pillage.

J'ai terminé mes promenades à travers la cité des califes en allant visiter les marchés aux vivres. Est-il spectacle plus réjouissant et plus coloré que la vue des étalages où s'amoncellent les produits qu'il faut servir tous les jours aux mille bouches d'une ville? Seuls le vernis des légumes, leur chaude coloration, le pelage et la fourrure du gibier sont capables de briller dans les atmosphères grises du Nord, et d'égayer les parois utilitaires de nos halles de fer; mais, quand on sort de l'usine où s'écoule la vie européenne, lorsque le soleil pénètre en souverain au milieu des pyramides de fruits qu'il a fait mûrir, le tableau devient d'autant plus enchanteur que la nature dispose d'ors et d'émaux assez variés pour composer des symphonies toujours nouvelles. A Bagdad en particulier, les bazars, dès la pointe du jour, sont abondamment approvisionnés de vivres et encombrés de marchands et d'acheteurs, parfois contraints de s'ouvrir un passage à l'aide du bâton, tant la foule est compacte. La vie matérielle, quand on s'accommode des mets du pays, ne doit pas être ruineuse. La volaille et le gibier sont livrés à très bas prix; un mouton coûte six francs; le poisson est abondant. Les légumes, surtout les cucurbitacées, apportés en couffes de la Mésopotamie supérieure, ont une valeur dérisoire et s'entassent dans un débarcadère spécial, tant leur masse est considérable et encombrante. Je ne puis comparer le volume des barques qui les contiennent à la faible capacité des estomacs européens, sans me sentir prise d'un certain respect pour des gens qui auront digéré avant ce soir les montagnes de melons et de pastèques approvisionnés sous mes yeux.

Pourtant, si jamais je m'égare, que l'on ne vienne pas me chercher dans ce pays de cocagne. Je ne me déciderai à y planter ma tente que le jour où on l'aura purgé des fonctionnaires turcs, de la peste et du bouton de Bagdad. De ces trois fléaux, les deux derniers me paraissent encore les moindres.

LE DÉBARCADÈRE DES COUFFES A BAGDAD.

TRANSPORT DES CADAVRES A KERBÉLA. (Voyez p. [611].)

CHAPITRE XXXV