Départ pour Babylone.—La traversée du pont de bateaux.—Les zaptiés d'escorte.—Le caravansérail de Birounous.—Convoi mortuaire sur la route de Kerbéla.—Iskandéryeh-Khan.—Apparition du tumulus de Babylone.—Un orage en Chaldée.—La plaine de Hillah.—Les rives de l'Euphrate.—La tour de Babel identifiée avec le Birs Nimroud et le temple de Jupiter Bélus.—Le kasr ou château de Nabuchodonosor.—Les jardins suspendus.—Le tombeau de Bel-Mérodach.
21 décembre 1881.—Il faut renoncer à rendre visite aux palais des Sargon et des Sennachérib, trop éloignés de Bagdad. Nous ne pouvons, en revanche, passer indifférents dans le voisinage de la tour de Babel, des murs de Babylone et des célèbres jardins suspendus, ces merveilles du monde ancien dont les descriptions ont excité nos premières curiosités d'enfant.
Malgré mon antipathie pour les Turcs de la Turquie officielle, je me suis placée ce matin sous la protection de quatre zaptiés mis à nos ordres par le valy de Bagdad et, chevauchant un squelette de cheval jaune serin, que son propriétaire, de peur des mauvais esprits, a décoré sur l'épaule d'une main peinte au henné, j'ai franchi le pont de bateaux et rejoint le frayé de Babylone.
Si les lazzi des gamins attroupés devant mon bucéphale canari ne m'avaient assourdie à mon passage dans la ville, j'aurais trouvé grande allure à notre petite troupe. Des zaptiés vêtus, contrairement à l'usage, d'abbas, de coiffures fort propres et armés de fusils Snider, qu'ils déchargent en accentuant une bizarre fantasia, un cuisinier d'occasion, des muletiers, des bêtes ployant sous le poids des provisions, suivent nos pas. Seul un colonel de l'armée des Indes, qui avait demandé à Marcel la permission de se joindre à nous, a manqué à l'appel; nous l'avons vainement attendu au pied du tombeau de Zobeïde. Anne, ma sœur Anne, je n'ai rien vu venir. L'air qui passe sur Borsippa rendrait-il oublieux, comme l'assure le Talmud.
Le frayé traverse d'abord une plaine verdoyante semée en blé et coupée de rigoles d'irrigation, puis il rejoint les bords du Tigre, franchit un canal sur un pont de bateaux digne de rivaliser en solidité avec un praticable de théâtre, et nous conduit auprès d'une machine routière hors d'usage. On taxerait volontiers de folle l'idée d'envoyer dans un pays dépourvu de routes, de ponts, de charbon et de trafic un engin d'une utilité bien contestable même en Europe: mais comme on change de manière de voir quand on suppute le nombre de livres que le gouvernement ottoman a dépensées avant d'amener sur les berges boueuses du canal une semblable machine, et le nombre de familles honorables qui ont vécu durant des années de cette exploitation du trésor public!
Dès lors nous entrons dans le désert. De nombreux canaux fertilisaient autrefois la contrée; il ne reste de ces cours d'eau que les ruines de digues assez élevées pour arrêter encore le regard.
L'abandon de cette plaine jadis si fertile ne date pas, semble-t-il, d'une époque bien reculée: sans remonter à Hérodote, qui signale le territoire de Babylone comme l'un des plus riches de l'empire Perse, on peut prendre à témoin de la fertilité de la Chaldée les géographes du douzième siècle. «Le chemin de Hillah à Babylone, disait Ibn Djobaïr, est un des plus beaux et des plus agréables de la terre; les plaines fertiles sont semées d'édifices qui se touchent et de villes qui se pressent à droite et à gauche de la route.» Il n'a pas fallu longtemps aux fils de Mahomet pour réduire à néant l'inépuisable richesse du pays.
Tout en devisant du sort des empires et en évoquant la Bible et les prophètes, nous gagnons de pauvres maisons groupées autour du caravansérail d'Azad-Khan. Quelques paniers de dattes étalés sous un auvent, une boutique où l'on distribue du café bouillant, sont des attractions trop vives pour des philosophes de notre trempe. Une tasse de café me met en appétit; je me laisse tenter par la vue des sacoches rebondies, et, comme rien ne nous oblige à hâter notre marche, nous mettons pied à terre et déchirons à belles dents un poulet tendre quoique musulman. Autant de pris sur l'ennemi.
Mais quels sont les cavaliers que j'aperçois à l'horizon? Ils s'avancent aussi rapidement que le permet le train des mulets d'escorte chargés de cantines et de tentes. La troupe se rapproche et je distingue bientôt le compagnon de voyage vainement attendu ce matin. Il est vêtu du costume adopté aux Indes par les officiers anglais mis à la tête des troupes indigènes, et coiffé d'une calotte de feutre rouge autour de laquelle s'enroule une longue pièce d'étoffe bleue dont une extrémité retombe sur les épaules et sert de couvre-nuque.
Le colonel Gérard, un descendant de ces Français exilés lors de la révocation de l'édit de Nantes, n'a pas abandonné le projet de parcourir la Mésopotamie; s'il nous eût faussé compagnie, ce n'eût point été de son plein gré. Campé sur un beau poulain acheté la veille aux environs de Ctésiphon, il se présentait ce matin à l'entrée du pont de bateaux jeté sur le Tigre. Le vent était frais et le tablier, cédant à l'influence de la brise, dansait une sarabande effrénée. Notre compagnon de route fit tous ses efforts pour encourager son cheval récalcitrant à avancer; peine perdue: «il mangea la défaite», comme disent nos amis les Persans, et, à la grande joie des badauds, fut forcé de mettre pied à terre; muletiers et serviteurs s'attelèrent à l'animal, et, en fin de compte, sous peine de s'exposer à un accident ou de voir le cheval affolé se précipiter dans le fleuve, le colonel dut reprendre le chemin du consulat et louer au plus vite une bête plus docile. Combien de fois n'ai-je pas vu de petits ânes se débattre rageusement à l'entrée du pont et atteindre l'autre extrémité la queue la première, à la remorque de leurs conducteurs accrochés à cet appendice! Seuls des fatalistes peuvent s'engager sans frissonner sur les ouvrages d'art construits par messieurs les Turcs, et maître aliboron est trop intelligent pour avoir embrassé la foi islamique.