Le colonel achevait de nous conter sa mésaventure quand un nuage de poussière s'élève de nouveau dans la direction de Bagdad. Le tourbillon se rapproche, grossit, pirouette sur lui-même et s'ouvre enfin. Bien loin de dissimuler Jupiter en personne, il enfante deux cavaliers à figure patibulaire, mal vêtus, mal armés et sales à faire peur au diable lui-même.
Les nouveaux venus s'arrêtent devant les marchands de dattes et fraternisent avec nos zaptiés. Aurions-nous la malchance de faire route avec de pareils bandits? Nous ne sommes pas en possession de grandes richesses, mais il serait bien dur de donner le peu qui nous reste à des gens d'aussi mauvaise mine.
«Çaheb, permettez-moi de présenter à Votre Excellence les zaptiés qui vont désormais l'accompagner, dit en s'avançant le chef de notre escorte.
—Deux hommes ne suffisent donc pas à épouvanter les voleurs?
—Là n'est pas la question. A votre départ de la ville, vous avez été, sur la demande du consul, entouré des zaptiés les plus beaux et les mieux vêtus de Bagdad, de vrais zaptiés de luxe; nous vous avons fait faire une sortie digne de votre rang, il ne nous reste plus qu'à vous saluer et à reprendre le chemin de la caserne. Des gens bien montés et bien équipés ne sauraient courir les chemins de caravane. Donnez-nous le bakchich qui nous est dû pour avoir brûlé sans compter la poudre du gouvernement et usé nos habits en votre honneur, et qu'Allah vous accompagne!»
Cela dit, les zaptiés de parade reprennent aussitôt le chemin de la boîte à coton où on les conserve à l'abri de la poussière et des mouches, et nous laissent en compagnie des deux forbans mis désormais à notre solde.
Nous voyageons toute la journée au milieu de terres incultes, de canaux éboulés et de briques jetées sur le sol comme de la jonchée devant la procession. On croirait fouler aux pieds les ruines d'immenses villages. A la tombée de la nuit, une grande construction de briques apparaît à l'horizon et se détache sur le fond orangé du ciel: c'est le magnifique caravansérail de Birounous, ainsi nommé d'un puits creusé à mi-chemin de Bagdad à Hillah. Bâti par des Persans, sur des dimensions proportionnées au nombre des Chiites qui viennent y chercher un refuge, cet édifice reproduit à grande échelle les caravansérails de l'Iran. La porte, surmontée d'un balakhanè (maison haute), donne accès dans une cour centrale entourée d'arcades. Le temps est-il beau, les voyageurs prennent possession de ces niches aérées; les bises de l'hiver soufflent-elles, ils aiment mieux les galeries ménagées en arrière des arcades; chacun s'assied sur les hautes estrades construites entre les contreforts intérieurs portant les arcs-doubleaux des voûtes, et garde ses bagages tout en surveillant les bêtes de somme installées dans la niche opposée.
Il fait froid, nous nous réfugions à l'intérieur du caravansérail. Des colis longs d'environ deux mètres et jetés en tas irréguliers le long des murs remplissent les arcades voisines de celle où nous campons. Ils appartiennent, paraît-il, à des pèlerins chiites arrivés avant nous, et sont confiés à notre probité. Je serais très fière de cette preuve de confiance s'il ne se dégageait de ce dépôt une odeur infecte. Inquiète, je palpe les paquets. Je ne rêve pas, ce sont des cadavres!… les uns habillés de tapis et ficelés comme des saucissons de Lyon, les autres couchés dans des caisses, qui laissent apparaître à travers leurs ais mal joints les chairs noircies et desséchées de leurs horribles propriétaires. De la Perse entière et même des Indes, les Chiites transportent leurs morts sur les terres sanctifiées par le voisinage du tombeau d'Houssein, fils d'Ali; j'ai pour voisins de nouveaux arrivants. Malgré tout mon respect pour ces momies vagabondes, je ne me suis pas senti le cœur de les tutoyer toute une nuit. Nous avons déménagé et porté nos pénates au dehors. Le colonel a suivi notre exemple, et la soirée s'est terminée tristement, sans qu'il ait été possible de se soustraire aux bouffées empestées apportées de l'intérieur du caravansérail par la brise du soir.
Le désir commun à tous les Chiites de se faire inhumer à Kerbéla quand ils peuvent se permettre ce luxe posthume, remonte sans doute aux premiers temps de l'Islam, car il se rattache de très près aux dissensions intestines nées au lendemain de la mort du Prophète entre les candidats à sa succession.
A en croire les Chiites, Mahomet, avant de rendre le dernier soupir, aurait désigné pour son héritier son neveu et disciple bien-aimé Ali, l'époux de sa fille Fatime. Ses volontés ne furent pas respectées: Abou-Bekr, Omar et Othman occupèrent successivement le califat. Après la mort d'Othman, survenue en 656, Ali, déjà vieux, devint enfin commandeur des croyants. Les sectaires qui avaient empêché Ali d'accéder au pouvoir ne désarmèrent pas après sa mort et s'acharnèrent sur ses fils Hassan et Houssein; tous deux périrent assassinés, l'un à Médine, l'autre à Kerbéla, et consacrèrent par leur martyre les plaines arrosées de leur sang. De cette époque date la scission entre les Chiites et les Sunnites, ou des partisans d'Ali et des disciples d'Omar.