En me plaçant à un point de vue purement spéculatif, je me suis souvent demandé qui, des Alites ou des Sunnites, était en possession de la vraie foi musulmane. Sans entrer dans des discussions de théologie transcendantale, il me semble que la réponse est écrite en grosses lettres dans le Koran. Mahomet, après s'être soucié d'enrichir sa famille au point d'ordonner à tous les fidèles de consacrer à l'entretien de ses descendants une bonne part de tous leurs biens et du butin qu'ils conquerraient à la guerre, ne pouvait frustrer son neveu et gendre de l'héritage politique dont il avait seul la disposition, pour le transmettre à des disciples qui n'étaient supérieurs à Ali ni en dévouement, ni en courage, ni en intelligence. Quod est absurdum, c'est d'autant plus absurde qu'on ne saurait contester à Mahomet le talent d'avoir su intéresser Allah à ses petites affaires et de s'en être fait, quand son intérêt personnel ou celui des siens était en jeu, un auxiliaire logique et tenace. J'approuve donc les Persans d'avoir choisi Ali pour leur patron et d'entreprendre, si cette idée les charme pendant leur vie, un dernier voyage à Kerbéla peu de jours après leur mort.
S'il y a loin de la coupe aux lèvres, combien plus loin encore de la Perse ou des Indes au tombeau d'Houssein, distant parfois de plus de six mois de la maison mortuaire! Aussi bien, à moins d'avoir été sur terre un grand personnage, tout autant dire un grand pécheur, et de voyager avec son ex-maison et même avec ses ex-femmes, autorisées, afin de se distraire des lenteurs du voyage, à prendre des maris de caravane, ne peut-on jamais se promettre d'arriver à destination. Quant aux pauvres diables confiés à la seule protection des anges Nekir et Monkir, ils font leur funèbre pèlerinage ficelés quatre par quatre sur un seul cheval, aussi gentiment empaquetés que les crocodiles de Siout, et n'atteignent pas toujours la dernière demeure de leurs rêves. Pas un brave homme de tcharvadar qui n'hésite, s'il vient à perdre un mulet, à se débarrasser d'un chargement impossible à transporter, au profit des aigles ou des chacals, habitués à une table moins bien servie que celle du roi des oiseaux.
22 décembre.—Un bruit de castagnettes produit par les étrilles des muletiers m'arracha dès l'aube à mes rêves macabres. Prendre les devants sur nos voisins de la nuit fut ma première préoccupation; peine perdue: la route était sillonnée de cadavres en déplacement et villégiature. A midi nous passons devant le caravansérail d'Iskandéryeh, moins beau que celui de Birounous, mais tout aussi fréquenté, car il est bâti à la bifurcation des chemins qui se dirigent, l'un vers Kerbéla, l'autre vers Hillah. Nous ne sommes qu'à quatre heures de la capitale de la célèbre Nitocris et de la non moins légendaire Sémiramis.
23 décembre.—J'ai traversé Babylone sans m'en douter, et Dieu sait pourtant que ce ne sont point les maisons qui m'ont empêchée d'apercevoir la ville.
Le soleil avait déjà parcouru les deux tiers de sa course, en langue vulgaire il était près de deux heures, quand le ciel s'est obscurci soudain. Le vent soulevait des tourbillons de sable au milieu desquels nous disparaissions, le tonnerre grondait, les éclairs sillonnaient le ciel au-dessus de la vieille capitale de la Chaldée sans plus de respect que s'il se fût agi de bouleverser une simple butte à moulins; enfin la pluie s'est mise à tomber lourde et serrée.
C'était la première fois depuis le mois de mars dernier que nous recevions une averse. Le ciel est un honnête payeur: il nous a rendu le capital et ne nous a pas marchandé les intérêts. Mouillés jusqu'aux os, nous longeons sans la distinguer la masse de terre que nous avions aperçue dès notre départ d'Iskandéryeh et pénétrons dans des champs ensemencés. Il fait un temps à ne pas mettre un Turc à la porte. Quelle belle occasion pour nos guides de choisir un raccourci: ils ne tardent pas à être complètement égarés!
Nos chevaux atteignent bientôt une éminence formée de tessons de poteries et coupée en tous sens de tranchées profondes; ces indices nous permettent de reprendre la bonne piste et, peu d'instants après, d'arriver, ruisselants d'eau et de sueur, devant une maison habitée par l'agent indigène des fouilles de Babylone.
Depuis plusieurs années déjà, l'Angleterre bouleverse l'emplacement des palais de Nabuchodonosor. Un conservateur du British Museum vient tous les ans constater l'état des «excavations» et donner, si cela est nécessaire, une impulsion nouvelle aux travaux; mais la surveillance journalière est confiée à un Arménien, chez lequel nos guides nous ont amenés. Le brave homme me montre le produit des fouilles. Depuis six mois on a trouvé des tablettes de terre cuite couvertes d'inscriptions en caractères cunéiformes, des fragments d'animaux domestiques ayant probablement appartenu à des arches de Noé données en étrennes aux gamins babyloniens, des vases en agate rubanée, et des figurines de terre cuite traitées dans le style grec le plus pur. L'orage s'étant calmé pendant la durée de cet intéressant examen, la caravane reprend bientôt le chemin de Hillah, où elle trouvera logement et provisions. A peine avons-nous abandonné les montagnes de décombres, que nous entrons dans une voie ménagée entre de belles plantations de palmiers. La pluie semble communiquer une vie nouvelle à toute la nature: la verdure des arbres est plus brillante; les rayons du soleil, surpris d'avoir un moment disparu, se jouent à travers les gouttes de cristal suspendues à l'extrémité des feuilles; les colombes, les tourterelles se poursuivent de branche en branche, tandis que sur le chemin, plaqué de larges flaques d'eau, sautillent d'impertinentes corneilles toutes prêtes à narguer les passants.
A trois heures de marche des tumulus, apparaissent de blancs minarets, puis les premières habitations des faubourgs de Hillah, l'Euphrate, un pont de bateaux moins mobile que celui de Bagdad, et enfin la ville elle-même.
Les zaptiés, partis en éclaireurs, ont déjà choisi les logements et nous attendent sur le meïdan afin de nous conduire dans la demeure déserte d'un riche personnage parti récemment pour la Mecque.