Hillah, l'une des moutessarafiehs (sous-préfecture) du vilayet de Bagdad, a été décimée par la peste en 1831 et compte à peine aujourd'hui une population d'environ quinze mille habitants, composée d'Arabes, de Chaldéens, de Juifs industrieux et puissants, de Persans chiites et de fonctionnaires de la Sublime-Porte, ces chancres rongeurs de toutes les villes turques. Il faut joindre à ce noyau les voyageurs et les nomades, si nombreux dans les villes d'Orient et surtout dans les centres voisins des pèlerinages célèbres.
Les maisons de Hillah, bâties en matériaux empruntés aux monuments antiques, ainsi qu'en témoignent les briques sigillées au nom de Nabuchodonosor et les couches de bitume employées en guise de mortier, sont aussi hautes que celles de Bagdad, mais conservent néanmoins un caractère oriental très prononcé avec leurs murs sans ouverture extérieure et leurs terrasses que dominent des bouquets de palmiers et de bananiers. La luxuriance de la végétation corrige heureusement la sévérité et la monotonie de cette architecture aveugle. Du haut de notre terrasse en particulier, le panorama est des plus gais; la vue s'étend sur les deux rives du fleuve, plantées de superbes dattiers, et sur les eaux animées par le va-et-vient des embarcations et des cavaliers qui font baigner leurs chevaux. Semblables à un orchestre de pibrochs aquatiques, de nombreux villageois, trop paresseux pour aller chercher le pont de bateaux, préfèrent se dépouiller de leurs vêtements, gonfler d'air des outres de cuir et se lancer à la nage en serrant dans les bras ces précieux flotteurs. Ainsi déjà en usaient leurs ancêtres quand leurs talents natatoires ne leur permettaient pas de compter sur la brasse et la coupe.
PASSAGE DE L'EUPHRATE A LA NAGE: BAS-RELIEF ASSYRIEN.
Il n'existe point à Hillah de monuments intéressants de la période musulmane; cependant, le long de la route de Kerbéla, s'élève une petite mosquée connue sous le nom de Mechhed ech-Chems ou Mosquée du Soleil. D'après les traditions populaires, elle signalerait le champ de bataille où Ali, craignant à l'approche de la nuit de perdre les bénéfices d'une victoire certaine, s'inspira des procédés bibliques et arrêta du regard et du geste la marche de l'astre lumineux. Si l'on s'en rapporte au contraire à un texte antique, il est permis de supposer que cet édifice est bâti sur l'emplacement d'un temple du soleil érigé par Nabuchodonosor: «Au soleil, le suprême arbitre qui règle les différends dans mon palais, j'ai construit en briques et en bitume, dans Babylone, le temple du juge de l'univers, le temple du dieu Chamach».
Hillah, en tant que ville musulmane, succéda à la vieille cité chaldéenne au commencement du douzième siècle.
RIVES DE L'EUPHRATE A HILLAH.
A cette époque, les derniers rayons du soleil babylonien éclairaient encore les rives de l'Euphrate: aujourd'hui la rivale de Ninive, la capitale de Nabuchodonosor est tombée au rang d'une sous-préfecture turque. La chute ne serait pas plus profonde si César ou Napoléon, ressuscités par une méchante fée, étaient réduits à s'affubler d'un faux nez et à servir comme caporaux dans l'armée d'un Cettivayo ou d'un Soulouque. «Que Babel atteigne le ciel et qu'elle ait rendu inaccessible la hauteur de sa force, c'est de moi que lui viendra sa destruction», dit le Seigneur. Il s'est cruellement vengé, le dieu d'Israël! Les prophètes n'avaient prédit que la ruine: ils n'avaient pas rêvé pour Babylone cette grotesque survivance.
Si l'on examine les environs de la ville, et si l'on suit du regard des murs éboulés qui semblent relier les deux tumulus placés aux extrémités de Babylone, on est amené à penser que Hillah devait occuper à peu près le centre des cinq cent treize kilomètres carrés compris dans l'enceinte aux cent portes d'airain. Il ne faut pas conclure de l'immense espace entouré de défenses à une innombrable quantité de maisons. Quinte-Curce affirme que les constructions groupées sur les rives de l'Euphrate couvraient seulement quatre-vingt-dix stades carrés[10]; le reste du terrain, mis en culture, suffisait, en temps de siège ou durant une période de famine, à nourrir les citoyens. Quoique la place réservée aux habitants ne fût pas très considérable, la population devait néanmoins être fort dense, car les maisons, contrairement aux usages des villes d'Orient, où le terrain à bâtir est le plus souvent sans valeur, s'élevaient sur trois ou quatre étages.