[10] Le stade babylonien avait quatre mètres de plus que le stade olympique. Le stade olympique valait cent quatre-vingts mètres.

24 décembre.—Je reviens du Birs Nimroud ou tour de Babel. Si l'on admet avec la Bible que ce monument si célèbre dans l'histoire hébraïque est la cause première de la confusion des langues, je dois le maudire, car nous lui sommes redevables de déclinaisons cabalistiques, de conjugaisons infernales, de syntaxes sataniques qu'il faut apprendre en tous pays avec l'appréhension de ne les savoir jamais. Ce n'est pourtant pas d'une montagne de lexiques ou de grammaires comparées que se compose le tumulus du Birs, mais de blocs faits en briques de tout âge et de toute taille.

Après avoir franchi la porte de Mechhed Ali, et pris la route de Hillah, on traverse une plaine déserte; au milieu des ruines que les millénaires ont accumulées et les siècles aplanies se dresse, dans la direction du sud, une montagne créée de main d'homme, ainsi que l'indique la configuration du pays. A mesure que l'on se rapproche de cette masse, l'œil la juge plus énorme qu'il ne l'avait supposée tout d'abord, et il renonce bientôt à l'analyser en entier pour en étudier successivement les diverses parties. Nous avançons. Nos chevaux, fatigués par l'orage de la veille et par l'allure rapide que nous leur avons fait prendre depuis notre départ de Hillah, gravissent péniblement des montagnes de décombres, se lancent à l'assaut d'une colline artificielle, le Tell Ibrahim, et s'arrêtent essoufflés au pied d'un édifice arabe. La coupole blanche du monument recouvre les cendres fort hypothétiques d'Abraham. Le tombeau du patriarche, en aussi grande vénération en Chaldée que les cénotaphes d'Esdras ou d'Ézéchiel en Mésopotamie, sert d'abri aux villageois qui viennent cultiver les terres voisines du Birs Nimroud. Une jarre de terre remplie d'eau, mise à la disposition des passants, a mérité ou valu à ce petit sanctuaire les marques de reconnaissance des pèlerins. Je suis flattée de retrouver sur tous les murs de l'imamzaddè des empreintes de mains rouges semblables à celles qui décorent la croupe de mon cheval canari.

Une dépression peu profonde sépare le Tell Ibrahim du Birs Nimroud, identifiée depuis les travaux de l'illustre assyriologue M. Oppert avec le temple décrit par Hérodote sous le nom de Jupiter Bélus. Le Birs est surmonté d'un pan de mur plein, haut de onze mètres, qui affecte la forme d'une tour carrée déchirée à son sommet. Autour de ce massif sont épars d'énormes blocs de briques qui forment, au-dessous d'une vitrification verte des plus étranges, un conglomérat dur comme du fer. De ce point toutes les ruines paraissent s'abîmer devant le Birs Nimroud. La vue s'étend indéfiniment, et, grâce à la transparence de l'air, on aperçoit, en évoluant sur soi-même: au sud les minarets de Mechhed Ali, au nord-ouest les murs de Hillah, au nord les palmiers de Kerbéla, enfin à nos pieds les lacs de Harkeh et de Hindiyeh, couverts de villages lacustres où se réfugient les tribus arabes, certaines d'échapper ainsi au contrôle soupçonneux de l'autorité turque. Heureuses tribus!

PLAN DE BABYLONE.

Ces points topographiques soigneusement reconnus, grâce aux nombreuses informations prises par le colonel Gérard, nous descendons au pied du tumulus. En le considérant de la plaine, il est aisé de retrouver dans les masses d'abord un peu confuses du Birs les grandes lignes d'un édifice formé d'étages successifs et superposés. Il serait plus difficile de déterminer la hauteur totale de la construction, les premiers étages étant profondément ensevelis sous les sables de la plaine et mêlés aux ruines détachées du sommet. En se référant aux cotes directement déterminées et aux analogies du birs avec le zigourat (tour à étages) compris dans le palais de Sargon, on peut néanmoins assigner à l'édifice une hauteur approximative de quatre-vingts mètres. Dans cette hypothèse les sept étages de la tour avaient chacun huit mètres et reposaient sur une terrasse de cent vingt-huit mètres de longueur et de vingt-cinq mètres de hauteur. Les gradins étaient reliés les uns aux autres par des rampes douces ménagées devant les façades nord-ouest. Tous étaient revêtus d'un parement de briques émaillées. Si l'on s'en rapporte à la description de la forteresse d'Ecbatane laissée par Hérodote et aux traces de couleurs découvertes sur le zigourat de Dour Saryoukin (Khorsabad), il semble même que ces gradins étaient consacrés aux dieux protecteurs de la semaine, portaient leurs couleurs caractéristiques et que leur ordre suivait la marche des jours. Au-dessus de la dernière et septième tour se trouvait la tente de Nébo, l'arbitre suprême du ciel et de la terre.

On rechercherait en vain la table et le grand lit richement paré sur lequel le dieu venait se reposer auprès d'une vierge indigène, et cette chapelle où les prêtres brûlaient tous les ans mille talents d'encens et sacrifiaient des victimes parfaites devant la statue sacrée: tout est ruines et décombres, du faîte au pied du Birs Nimroud.

BIRS NIMROUD OU TOUR DE BABEL.