Le site de Djoundi-Chapour.—Le village de Konah.—Panorama de Chouster.—Aspect intérieur de la cité.—Misère de la population.—Le gouverneur de l'Arabistan et son armée.
17 janvier.—De la pluie, toujours la pluie! D'incessants abats d'eau, à peine coupés de courtes éclaircies, nous ont contraints, il y a deux jours, de revenir de Suse à Dizfoul. La crainte de ne pouvoir, après le déluge hivernal, franchir la rivière de Konah qui arrose la plaine comprise entre Dizfoul et Chouster nous a décidés à repartir aussitôt après notre arrivée. Un coin de ciel s'est montré à travers les nuages plombés au moment où nous franchissions les portes de la ville, mais, hélas! il n'a point tenu ses trompeuses promesses et a bientôt disparu derrière une pluie fine et pénétrante.
La majesté de la chaîne au pied de laquelle s'allonge le chemin, la plaine verdoyante, les cimes blanches qui se découvrent entre chaque ondée, me font oublier les heures; mais il n'en est pas de même de nos gens, peu sensibles aux pleureuses beautés de la nature. Les muletiers pataugent tristement dans la boue liquide, les cavaliers d'escorte se montrent encore plus mélancoliques et proposent de camper à l'abri d'un buisson. Ces offres ne me tentent guère: le souvenir du hor est encore présent à mon esprit. Lassée cependant des éternelles lamentations de nos serviteurs, je les ai engagés à s'arrêter sous une touffe d'herbe à leur choix; la ligne du télégraphe nous servira de guide.
«Vous quitter! se sont écriés les soldats épouvantés, Allah ne le voudrait pas: nous perdrions nos seuls défenseurs!»
La singulière escorte! Tout aussi singulière est la ligne télégraphique. Accroché à des poteaux tordus, noueux, de hauteur inégale, le fil d'Ariane qui nous indique la direction de Chouster caresse le sol, ou se cache sous les buissons. Parfois les poteaux, renversés sur une longueur assez considérable, laissent des lacunes, préjudiciables, j'imagine, à la bonne transmission des dépêches.
Lorsque le gouvernement anglais obtint, il y a quelques années, l'autorisation d'établir la ligne télégraphique qui traverse le royaume, il s'engagea à placer sur ses poteaux un fil spécialement réservé au service du chah. Des bureaux indigènes furent créés auprès des bureaux anglais, et le télégraphe persan, réparé à chaque accident par les agents étrangers, fonctionna avec régularité. Charmé de cette innovation merveilleuse, ravi d'être en communication constante avec les gouverneurs de ses provinces, Nasr ed-din donna l'ordre de construire à ses frais une ligne particulière entre son palais et la province si lointaine de l'Arabistan. Le nommé Madakhel se mit de la partie. Aux solides colonnes de fonte on substitua de mauvais poteaux en bois; aux excellents appareils anglais, des machines de pacotille, et l'on ouvrit triomphalement la ligne nationale. L'installation faite, les agents persans se gardèrent de remédier aux avaries, si bien qu'au bout d'un an ou deux, les poteaux étant renversés, les fils brisés, les appareils détraqués, il devenait plus économique et surtout plus rapide de confier les dépêches à des courriers. De cette infructueuse tentative il ne reste plus aujourd'hui que les employés, véritables coqs en pâte, à peu près logés, à peu près payés, et dont l'unique crainte est de voir arriver un jour ou l'autre les ouvriers chargés de réparer la ligne. Les agents ne sont point les seuls à se féliciter d'un accident qui leur assure une vie douce et sans fatigue. Pendant les quelques mois utilisés par les pseudo-télégraphistes à détraquer leurs appareils, le gouverneur de l'Arabistan eut une existence vraiment trop dure. Sa Majesté, constamment suspendue à son fil, ne laissait aucun repos à ce digne fonctionnaire: tantôt c'étaient des demandes d'argent, tantôt des contingents à lever, et sur-le-champ il fallait répondre au souverain et satisfaire des exigences plus ou moins bizarres.
Aujourd'hui l'Arabistan est rentré dans le calme. Pendant la belle saison un messager met un gros mois pour parvenir de Téhéran à Chouster, et, quand après ce trajet il arrive à destination, le hakem conserve tout le loisir de préparer une réponse honnête. Et puis enfin le gouverneur a dans son jeu tous les imprévus de l'hiver. Le courrier, obligé de traverser à pied la plus haute partie des montagnes des Bakhtyaris, sera peut-être arrêté par les neiges et arrivera à Chouster quand Allah s'en occupera. Étant données l'expérience du passé et la quiétude du présent, je laisse à penser si les fils télégraphiques se cacheront longtemps sous la poussière de l'été ou la boue de l'hiver.
Cinq heures après avoir quitté Dizfoul, la caravane passe en vue d'un imamzaddè entouré d'arbres et de verdure. A quelque distance de ce sanctuaire s'étendent les murs d'enceinte d'une ville comme tant d'autres disparue, mais encore désignée sous le nom de Chahabad. Elle devrait, paraît-il, être identifiée avec Djoundi-Chapour, fondée par le fils d'Ardéchir Babégan après sa victoire sur Valérien, et agrandie à l'époque de son septième successeur, Chapour Dhou'l-Aktaf. En l'année 350 elle devint le siège d'une église nestorienne, et, quand plus tard elle s'éleva au rang des villes les plus importantes de la province, le métropolitain qui, au dire des écrivains syriaques, avait eu jusque-là sa résidence à Ahwaz, se transporta dans ses murs.
Sous Anouchirvan ses universités acquirent le plus grand renom; les écoliers et les théologiens accoururent en foule, et leur présence contribua à donner encore un nouvel essor à la cité. La décadence de Djoundi-Chapour date du treizième siècle, époque de la grande prospérité de Chouster. Peu après, son nom disparaissait de l'histoire du pays.
L'ancienne ville s'étendait probablement jusqu'au bord d'une rivière que nous devons traverser à gué avant d'atteindre le bourg de Konah. Avec ses mille bras séparés par des bancs de graviers très plats, ce cours d'eau me rappelle les torrents des Alpes. Le courant est rapide, mais le gué, plus aisément praticable que celui de la Kerkha au-devant d'Eïvan, peut encore être franchi sans encombre. Vers la nuit nous atteignons la rive droite et pénétrons dans un caravansérail veuf de ses toitures. Une soupente noire ménagée sous un escalier offre seule un abri contre la pluie. Maîtres et valets s'y empilent; Séropa allume le feu nécessaire à la préparation du pilau quotidien, et, comme il n'y a ni cheminée ni trou de dégagement pour la fumée, il ne nous reste plus qu'à fermer les yeux et à nous étendre, la bouche au ras du sol, afin d'échapper à une asphyxie certaine.