18 janvier.—Dieu merci, les jours se suivent et ne se ressemblent pas! Le tonnerre, les éclairs, le vent, ayant fait rage toute la nuit, ont eu la belle inspiration de céder la place ce matin à une aurore radieuse et aux rayons du plus puissant des magiciens. Le joli village de Konah m'est apparu environné de jardins, situé au milieu d'une plaine verdoyante, entouré d'innombrables troupeaux de moutons et de vaches.

PRÉPARATION DU PILAU.

Les séduisantes harmonies de la nature mettent nos gens en joie, et dès la sortie de Konah les muletiers nous régalent de leurs pitoyables chansons. Nos guerriers ne veulent pas être en reste de bonne humeur. Perchés sur de hautes selles rembourrées, ils se poursuivent les uns les autres de toute la vitesse de leurs montures et prennent la fuite tout en déchargeant leurs fusils. Le coup de feu est lancé comme la flèche du Parthe. Quand les chevaux, fatigués de galoper sur la terre molle, perdent de leur ardeur, les cavaliers plantent en terre leur longue lance et, sans en abandonner la poignée, tentent d'en faire le tour. Bien que les chevaux persans soient très souples et habitués de bonne heure à cette passe brillante, il est très difficile de l'exécuter au galop, et à diverses reprises nous avons été juges du tournoi sans avoir eu de vainqueur à couronner.

A quatre heures, après avoir franchi la cime d'une crête rocheuse et dépassé une porte naturelle, nous apercevons à l'horizon la ville de Chouster, bâtie sur les bords d'un beau fleuve, le Karoun, et précédée d'un pont sassanide. Bientôt je distingue les coupoles d'émail, les toits pointus de blancs imamzaddès, le minaret décapité de la masdjed djouma et enfin, sur la gauche, dominant le cours du fleuve, l'antique château Selasil. Derrière ses murs, si l'on en croit une légende encore vivace, vécut pendant dix ans le prisonnier de Chapour, le malheureux empereur Valérien. Quand son vainqueur montait à cheval, il était forcé de prêter en guise de marchepied son épaule, couverte naguère de la pourpre romaine. Plus tard, cette humiliation ayant cessé de satisfaire Chapour, la peau du césar fut tannée, empaillée et portée comme un trophée au-devant des armées sassanides.

Le pont de Chouster sert aussi de barrage. Il n'est point bâti en ligne droite: les fondations, jetées de façon à profiter d'affleurements de rochers, décrivent des courbes fantaisistes. N'en déplaise à Marcel, j'aime assez cette façon de rompre en visière avec les vieilles coutumes.

Les plus petits ponts de l'Iran, attribués par les traditions autant au miracle qu'à l'invention humaine, ont tous leurs légendes. Un ouvrage long de plus de cinq cents mètres, jeté sur un fleuve impétueux, était bien de nature à surexciter l'imagination populaire. Firdouzi lui-même a chanté le pont de Chouster, et nos muletiers n'ont eu garde de le parcourir sans nous en signaler l'origine.

«Si tu es un habile constructeur, dit Chapour à Baranouch, captif roumi, tu jetteras à cette place un pont semblable à une corde; car nous retournerons à la terre, mais le pont restera par l'effet de la science donnée par Dieu à notre guide; quand tu feras ce pont long de mille coudées, tu demanderas dans mon trésor tout ce qu'il faut pour cela. Exécute dans ce pays par la science des savants roumis de grandes œuvres, et, quand le pont ouvrira un passage vers mon palais, passe-le et sois mon hôte tant que tu vivras, en joie et en sécurité, et loin du mal et du pouvoir d'Ahriman.»

«Le savant Baranouch se mit à l'œuvre et termina ce pont en trois ans. Lorsqu'il fut achevé, le roi sortit de Chouster et passa dans son palais en toute hâte.»

Comme sa rivale Djoundi-Chapour, Chouster fut fondée ou du moins agrandie et embellie par le grand Chapour. Le roi sassanide, grâce au concours des captifs romains, régularisa le cours du Karoun, suréleva les eaux derrière des digues savamment construites, creusa des canaux, des dérivations et, ces travaux terminés, défricha les terres environnantes.