Il est peu de pays qui aient été plus riches et plus puissants que la Perse au temps des Sassanides. Ctésiphon a succédé à Suse et à Babylone, le magisme à un polythéisme plus grossier; une population compacte couvre des plaines bénies où l'eau semble disputer au soleil le droit de fertiliser la terre; les villes touchent les villes; les canaux s'étendent comme les mailles d'un gigantesque filet; les guerres entreprises contre les Romains se terminent par des victoires et la prise de l'empereur Valérien.
Aussitôt naît une architecture nouvelle. La Perse nous a habitués à ces soudaines explosions. En moins de quarante ans ne l'a-t-on pas vue créer à l'usage de ses premiers rois les palais de Mechhed Mourgab et de Persépolis? Les rois achéménides dominaient le peuple de si haut qu'ils n'avaient pas consenti à habiter des palais faits à l'image des demeures de leurs sujets. De même qu'ils conservaient derrière des portes de bronze leur trésor et quelques urnes pleines d'eau du Danube, du Nil et du Choaspe, emblèmes de l'immensité de l'empire, ils avaient confondu dans les palais persépolitains les symboles artistiques de l'Égypte, de la Grèce et de la Chaldée. Avec les premiers Sassanides les conditions d'existence se modifient. Les temples bâtis à la grecque sous les dynasties parthes et séleucides sont désertés en faveur de l'atechgâ. L'architecture nationale, dont l'élément constitutif est la brique employée en arceaux et en coupoles, redevient en honneur. Le grand palais de Ctésiphon élève sur les bords du Tigre sa masse colossale dégagée de toute influence étrangère. La construction d'ouvrages d'utilité publique, ponts, routes, barrages, canaux, devient la préoccupation de souverains dont les prédécesseurs avaient eu l'égoïste et unique pensée de faire bâtir des palais. Des relations s'établissent entre Ctésiphon et Byzance; d'une manière indirecte, Byzance emprunte à sa rivale la coupole de Sainte-Sophie et les procédés décoratifs recueillis par les Perses après le naufrage de la Susiane et de l'Assyrie. La sculpture est moins personnelle que l'architecture; elle semble avoir emprunté, suprême injure faite aux vaincus, le ciseau des artistes romains pour graver sur les rochers de Nakhchè Roustem le triomphe de Chapour sur Valérien, des combats de cavaliers ou des alliances royales, tout comme celle-ci avait mis à contribution les ingénieurs d'Occident pour construire des ponts et des barrages.
Pendant ce temps l'Avesta est traduit en langue pehlvie. Nouchirvan récompense généreusement le médecin Barzouyeh lorsqu'il rapporte des Indes avec le jeu d'échecs les contes populaires qui seront traduits en langue perse et exploités dès lors par les fabulistes de l'Occident. A la même époque viennent également des Indes le roman géographique de Sindbad le Marin, les apologues des Sept Vizirs, tandis que la vie aventureuse de Baharam Gour, la gloire et les revers de Perviz, thèmes favoris des trouvères, se perpétuent dans les récits en vers des Dihkans. La Chine elle-même s'ouvre peut-être pour la première fois à l'Orient et échange les œuvres de ses artistes contre les objets fabriqués par les sujets du Chah in chah.
Les siècles passent; une seconde période s'ouvre dans l'histoire de la Perse. Le dernier des Sassanides, Yeuzdijird, bien que plus énergique que Darius Codoman, prend la fuite devant les armées victorieuses du commandeur des croyants, et les hordes musulmanes parcourent la Perse, depuis les rives de l'Euphrate jusqu'à celles de l'Oxus, détruisant dans leur fureur religieuse tous les obstacles qui semblaient devoir arrêter leur extension.
On vit alors ces «mangeurs de lézards», ces Arabes qui demandaient de l'argent en échange de l'or, dont ils ne soupçonnaient pas la valeur, et troquaient contre du maïs les perles arrachées à l'étendard de Kaveh, renverser les autels du feu et imposer, le fer en main, leurs croyances aux vaincus.
La lutte fut vive, mais de peu de durée: Allah remplaça Aouramazda, les Perses retrouvèrent dans le Koran les idées sur la vie future, la fin du monde, le paradis, l'enfer, empruntées par Mahomet aux traditions juives ou chrétiennes, et transportèrent en masse leur mythologie, dives, djinns et génies, dans la religion nouvelle.
Pendant plus de deux siècles l'Iran est administré comme une province du vaste empire des califes. Son histoire fait nécessairement partie de celle du vainqueur et y tient même une place insignifiante. Elle prend quelque intérêt quand les gouverneurs, sentant trembler le trône de leurs maîtres, se révoltent, se déclarent indépendants et héréditaires, quittes à s'humilier plus tard devant le pouvoir, si leurs tentatives ont été prématurées.
En Perse, le pouvoir des califes, tout comme celui des gouverneurs indigènes nommés par leur soin, n'eut jamais ni éclat ni solidité. Cependant deux grandes créations sont à signaler: l'une est toute littéraire, l'autre religieuse. Déjà, sous le règne de Nasr le Samanide, était né un genre de poésie légère, le ghazel et le qasida, empruntés à la littérature arabe. Vienne Mahmoud le Guiznévide, qui profite des désordres de l'Iran pour le conquérir, et le fier sauvage de l'Afghanistan, vite apprivoisé au contact de ses nouveaux sujets, présidera à l'âge d'or de l'épopée iranienne. Il chargera Firdouzi de continuer en langue persane les récits empruntés à des documents pehlvis réunis sous ses prédécesseurs, et le Chah Nameh ou Livre des Rois verra enfin le jour. C'est dans ce poème merveilleux, où la vérité côtoie trop souvent la fable, que les peuples asiatiques apprennent une histoire de la Perse embellie de fictions et de licences poétiques.
L'épopée était le produit d'une renaissance nationale, la tragédie devait naître de querelles religieuses. A la mort de Mahomet, Omar avait été déclaré commandeur des croyants au détriment d'Ali, considéré par les Persans comme légitime successeur du Prophète. Le neveu du fondateur de l'islamisme, contraint d'attendre successivement la fin d'Omar, d'Abou-Bekr et d'Othman, avant d'arriver au pouvoir suprême, n'avait pu assurer le trône à ses descendants.
Après lui ses fils, Hassan et Houssein, n'échappèrent pas à la vengeance des familles détrônées et périrent misérablement tous deux dans les plaines de Médine et de Kerbéla. De leur sang répandu naîtra le schisme chiite, de leurs querelles avec les califes un drame pieux, qui formera au dix-huitième siècle l'élément constitutif du théâtre dramatique. A partir de cette époque la scission est complète entre les Sunnites et les Chiites; la vénération de ces derniers pour Ali devient une sorte de culte; ses vertus, ses exploits, le massacre de ses fils sont les uniques objets de leur dévotion et de leur piété: