Le vêtement du magistrat municipal se compose d'un pantalon de coton blanc, d'une redingote de même étoffe, plissée tout autour de la taille et garnie de boutons dorés, sur lesquels se détache le lion surmonté du soleil des armes royales. La petitesse du kolah indique chez ce personnage une tendance à suivre les modes de la cour, tandis que les habitants du village sont encore coiffés du papach arrondi des Turcomans.

A la nuit, le hadji, après avoir tant bien que mal logé ses pèlerins, est venu nous prévenir que la lassitude des femmes, et surtout la fatigue des chevaux, occasionnée par la boue du chemin, l'obligeaient à demeurer un jour à Mianeh.

«Tant mieux, je prendrai les devants afin de m'arrêter plus longtemps au Dokhtarè-pol, a répondu mon mari.

—C'est impossible, Çaheb (maître), le pays n'est pas sûr: on vous volerait mes chevaux.

—Hadji, dis-je à mon tour, je remarque avec chagrin que dans tous tes discours tes bêtes prennent toujours le pas sur tes voyageurs: cependant les uns et les autres devraient avoir une égale part à ta sollicitude. Envoie-nous demain, à l'aube, trois chevaux; si on les vole, nous te les payerons.

—Dieu est grand!» murmure en s'en allant le brave homme.

26 avril.—A la pointe du jour nous quittons Mianeh, suivis d'un seul serviteur arménien, dont la mine s'est singulièrement allongée depuis la veille; les couvertures sont en paquetage, les sacoches contiennent les appareils photographiques et deux jours de vivres; nos fusils, posés en travers sur l'arçon de la selle, sont chargés à balles, ainsi que deux paires de revolvers attachés à notre ceinture. Ce déploiement d'artillerie effrayera, je l'espère, les voleurs assez téméraires pour convoiter les chevaux du hadji.

Sur la gauche du sentier s'élèvent les murs ruinés d'une antique kalè (forteresse); des vautours au col déplumé sont campés immobiles sur les pans délabrés de la maçonnerie de terre. A droite s'étendent des jardins plantés d'arbres fruitiers en pleine floraison. Dans de grands peupliers s'ébattent avec mille cris des oiseaux au plumage coloré; les uns ont la tête, la queue et l'extrémité des ailes d'un noir de jais, le dos et le ventre jaune d'or; les autres, connus dans le pays sous le nom de geais bleus, ont les ailes azurées, le corps et les pattes rose de Chine.

Un marécage dans lequel les chevaux enfoncent jusqu'aux genoux s'étend jusqu'au pont de Mianeh. Après avoir remercié de leur bonne volonté cinq ou six hommes à mauvaise mine qui s'offrent à nous escorter, nous commençons à gravir le Kaflankou (montagne du Tigre), accompagnés d'un honnête derviche, dont il est impossible de se débarrasser. Le chemin, assez soigneusement tracé, paraît avoir été ouvert de main d'homme; il s'élève par des pentes très raides côtoyant des gorges escarpées au fond desquelles coulent de petits torrents; la montagne devient de plus en plus sauvage; enfin, après quatre heures d'ascension, on atteint un col si difficile à franchir en hiver, que, pour faciliter le passage de leurs troupes, les Turcs, pendant le temps où ils furent maîtres du pays, firent paver sur une longueur d'un kilomètre une chaussée de dix mètres de large. Nos bêtes s'arrêtent, soufflent, et je puis pendant ce temps-là jouir d'un point de vue magnifique.

Au-dessous du Kaflankou, limite de l'Azerbeïdjan et de l'Irak, s'étend la plaine verdoyante de Mianeh, dominée par les cimes neigeuses de l'Elbrouz.