— Ne suis-je pas bientôt libre par mon âge, mon père, d’épouser, malgré vous, une fille à ma convenance ?
Le silencieux Bouziane éclata alors, et, tirant coup sur coup rudement la rêne de chanvre, secouant ainsi son cheval qui, à chaque fois, s’efforçait de partir et que, chaque fois, il retenait, il invectiva son enfant :
— O âne bâté, stupide que toi tu es ! aveugle, et sourde bestiasse ! tu ne peux pas voir où est la raison et où est ton bien, et tu es incapable de te dire que tes père et mère t’aiment mieux que tu ne t’aimes, animal ! Tu ne vois pas que celle qui te cherche et te désire ne comprend que son intérêt à elle, et qu’elle ruinera ta maison en livres qu’elle doit lire de travers, et en rubans sur un chapeau qui lui met du ridicule sur la tête ! Et, pour une créature pareille, que la terre ne connaît pas, tu veux quitter un bien qui est nôtre et que mes pères ont gagné pour toi à force de suer et de peiner en hommes véritables qu’ils étaient ! Ah ! ah ! monsieur veut aller vivre dans les villes !… Depuis ce matin, pendant que mon araire écorche la terre, je suis là que je me laboure le cœur en me repassant les mêmes idées, toujours les mêmes. Ah ! tu y seras heureux, dans tes villes de malheur, où personne n’a de liberté. Une maison à soi, voilà le bonheur de l’homme, quand cette maison ne serait qu’une cabane. Au moins, on y est son maître. Dès qu’on est sur sa porte, on a l’air qui est libre, et le soleil qui est à tout le monde. Et dans tes villes, tout vous est mesuré. Les maisons, dans les villes, comme dit toujours Arnet, c’est des cages empilées les unes sur les autres. Les pauvres sont dans la plus haute, et vous n’y montez pas sans rencontrer sur l’échelle des inconnus, qui sont vos voisins et ne vous saluent même pas ! Voilà ce que je sais des villes. Aux Mayons, chacun se sent l’ami des autres, et tu peux, dans les moments de maladie ou de mort, appeler voisins et voisines, ils te viendront aider ou veiller en un besoin. Mais dans les villes, monsieur Victorin Bouziane, s’il est malade, aura tout juste un lit dans un hôpital — comme les sans-famille ! Tiens, petit Bouziane, lève-toi de ma vue, que je pourrais, tant la colère me commande, te secouer les puces comme au temps, où, petit enfant, tu faisais quelque bêtise innocente, tandis qu’aujourd’hui, tu es prêt à commettre un crime… oui, un crime ! tu as beau remuer la tête, espèce de sans-respect ! C’est un crime de ne pas épouser une bête de sa race ; et quand on a devant soi un héritage gagné par des cent ans de travail et d’honnêteté ; — c’est un crime de jeter tout cela au hasard, et de faire fondre en une heure ce que nos pères ont employé tant de durée à bâtir ou à ramasser pour nous… Allons, vas-y, à ta gueuse ! et ôte-toi de mon soleil que, demain, tu ne verras plus, puisque tu l’as renié, imbécile !… Une fois, au moins, je t’aurai dit tout ce que je me pense et tout ce que je souffre. C’est un peu dur, crois-moi, d’avoir tant travaillé pour un fils qui ne comprend pas qu’on avait travaillé pour lui.
Et parlant à son cheval :
— Allons, hue, toi ! Reprends la raie et trace droit. Donne à cet imbécile la dernière leçon qu’il recevra de nous, la bonne !
Et Victorin regardait son père qui s’éloignait… Il s’éloignait en suivant la raie profonde qui découvrait le cœur rouge de la bonne terre.
XX
LA FORÊT EST TOUTE SEULE
La forêt de châtaigniers, au-dessus des Mayons, s’étend sur des pentes douces. Ces beaux arbres, si différents des pins et des chênes-lièges, ouvrent leurs innombrables feuilles fraîches, dentelées, transparentes et frémissantes, comme des mains tendues vers la lumière dont elles sont avides. Parmi les feuilles, les châtaignes mûrissent, entr’ouvrant déjà, çà et là, leurs coques vertes, hérissées de dards comme des oursins végétaux. Les vieux troncs sont vénérables ; beaucoup, creusés, évidés, montrent un intérieur noirci comme par le feu, en contraste avec l’extérieur pâle, jaspé de taches de soleil ; et leurs branches jeunes démentent partout la vétusté du tronc, affirment l’immortalité de la sève sans cesse renouvelée. Ils abritent des violettes sauvages, grêles et délicieusement parfumées. Sous leurs frondaisons, qui semblent d’un autre climat, la terre a des humidités septentrionales, des fraîcheurs, des bruits de sources. Les sous-bois ne sont plus, comme ceux des pinèdes, emplis d’une ombre chaude et lumineuse, d’un jour à peine adouci, teinté d’un léger voile mauve. Ici, c’est le règne de l’ombre réelle, déjà mystérieuse et reposante, tandis que celle des pins ne parvient pas à s’affranchir de la clarté.
Le sous-bois des pinèdes trahit tout ce qui vit chez lui, bêtes, fougères, lichens, et l’oiseau et l’insecte. Il révèle tout ce qui est de la terre. S’il a un mystère, c’est celui de l’ardeur, des rayons, des feux. Ici le mystère est tout autre, il garde même les secrets du sol.
En ce jour, qui a vu les premières bécasses, ce matin, avant l’aube, avant l’arrivée des travailleurs, la forêt de châtaigniers se recueille dans son habituelle solitude. Si un être humain pouvait, par une magie, la voir sans y pénétrer, il jouirait d’une émotion singulière, car l’attitude des forêts qu’on visite n’est pas celle qu’elles ont lorsque nul visiteur ne les trouble, et qu’elles sont hantées seulement par les bêtes, leurs familières, qui ont, chez elles, tous les droits. La forêt est seule, recueillie. Fraîcheurs, bruits de sources… Aucun pas humain ne s’entend. Un souffle remue à terre les feuilles dorées par l’automne. De loin en loin, une nouvelle feuille se détache des hautes branches, tombe, descend, balancée, lente, s’accroche à quelque rameau, s’y pose ; puis glisse, et, reprise par un souffle errant, achève sa chute jusqu’à celles qui l’attendent sur la terre… Silence ; puis un petit bruit que le lit des feuilles remuées enveloppe d’un bruissement ; c’est la chute d’une châtaigne. Un craquement léger ; c’est une branche vétuste qui faiblit sous le poids des ans. Une brindille se casse et crenille sous le fardeau d’un écureuil. Toc, toc, toc ! Le pic travaille du bec. Il frappe un vieux tronc. Son marteau pointu fait un bruit de bois sur le bois creux. En sortiront-ils, les insectes qu’il veut épouvanter ? Toc, toc, toc. Une agasse et un geai échangent une injure criarde. Tout à coup, le pivert traverse la forêt en jetant son appel saccadé. Il a eu peur. Il a entendu un remuement de pieds nombreux qui pataugent dans l’amas des feuilles. Est-ce l’homme déjà qui arrive ? Non ; des masses noires, en petit troupeau… les sangliers, cinq, six, sept marcassins guidés par la mère. Ils fouillent du groin les feuilles soulevées, écartées, y cherchent la bonne aubaine de la saison, la châtaigne exquise. Elle est à eux d’abord, aux hommes ensuite… Les hommes, les voici !… « Fuyons ! »… et la bande heureuse s’enfuit vers les fourrés, vers le « gros bois », vers les « forts » gardés par les genêts épineux… L’ombre, sous la forêt, n’est plus une nuit d’aube première, c’est déjà l’ombre moins franche des journées. Le soleil dore les cimes. La forêt n’est plus seule. Les travailleurs l’envahissent. Voici les ramasseurs de châtaignes.