Ils arrivent, dans la fraîcheur matinale, dans le froid vif d’automne, ils arrivent, par petits groupes de quatre ou cinq personnes, en causant de récolte et de chasse, de châtaignes et de bécasses ; car, même ceux qui ne sont point chasseurs s’intéressent à l’arrivée de la dame au long bec.
— Moi, dit Arlette, il m’en est parti une des pieds, hier, comme je passais au bois des Darbousses.
— Ah ! çà vaï, tu as pris pour une bécasse une machote ou un engoulevent.
— Je ne suis pas si bête, peut-être ! riposte avec aigreur la belle fille.
Elle n’est pas de bonne humeur Arlette, oh ! mais, pas du tout. Comme elle compte voir Victorin, elle voulait venir, ce matin, aux châtaignes, avec une robe un peu plus propre et des bottines un peu plus reluisantes. Mais un éclair de bon sens a traversé sa mère. Il a fallu « se mettre en paysanne » — quelle horreur ! — et n’avoir plus rien dans l’allure qui rappelle les demoiselles de la ville. Arlette est en jupons courts, à raies. Elle a des souliers forts, à talons bas, et un casaquin de sa mère. En sorte qu’elle ressemble à un portrait qu’une mère-grand d’aujourd’hui se serait fait faire quand elle avait quinze ans. Et, il faut en convenir, Arlette est charmante ainsi… Seulement, voilà !… elle ne s’en doute pas. Et sa mère, restée à la maison, ne s’en doute pas non plus. Sa mère pense seulement qu’il est bon d’économiser ses beaux habits, et que, vraiment, quand on a besoin de manger, il est ridicule de se priver de « fricot », pour se mettre des rubans sur la croupe et des fagots de plumes sur la tête.
Les ramasseurs de châtaignes sont dispersés sous bois. Ils ont en main une baguette qui se termine en fourche et qui leur sert à « farfouiller » dans le lit de feuilles tombées, pour découvrir la châtaigne. Ils cherchent. Un bruit de feuilles remuées les accompagne. Les sacs s’emplissent. Plus tard, à la maison, on fera le triage ; on mettra les plus belles avec les plus belles, les moyennes avec les moyennes, les petites avec les petites. Pour l’instant, on les empile toutes pêle-mêle dans « la sacque ».
— Et alors, Arlette ? lui crie un des chercheurs, c’est vrai que tu nous dois quitter pour t’établir à Marseille ?
— Ça vous aregarde, vous ? réplique Arlette, de mauvaise humeur.
— Voyez-vous, la fiérotte ! Et de quoi es-tu si fière ? Tu n’es qu’une gavotte comme moi, hé ?
Arlette est furieuse, car elle renie toujours ses origines qui, du reste, n’ont rien que d’honorable ; mais les gens de la plaine dédaignent ceux de la montagne — comme moins civilisés. Et ainsi, ils leur font un reproche de ce qui est un mérite, si, par civilisés, on entend corrompus, vaniteux, préoccupés de colifichets, d’inutiles parures.