— Comme il nous en faudrait beaucoup, affirma M. Augias avec toute sa gravité.
— Oui, dit Arnet, il est brave, il travaille comme pas un, il est de bonne tournure ; pour tout dire en un mot, il a de bons principes, comme vous me l’avez répété quelquefois.
— Eh ! dit Augias, parce qu’il a appris b, a, ba, et deux et deux font quatre, il ne « s’en croit » pas pour cela, comme tant d’autres ; il ne décide pas sur les choses qu’il ne connaît point, et il se garde de se croire aussi savant que les plus grands savants. Je lui ai entendu dire que, selon lui, on ne doit faire députés que des gens capables de comprendre les lois qui existent, puisqu’ils sont appelés à en fabriquer de nouvelles, et il ajoutait qu’un charretier est un homme qui doit savoir mener chevaux et charrette.
— Pour sûr, dit Arnet grave à son tour ; seulement, il y a beaucoup de ces conducteurs pour rire, assis sur « l’asseti » des chars-à-bancs, avec les rênes lâches, — et qui croient mener leur bête, cheval, mulet ou âne ; — lorsque, bien entendu, c’est leur bête, — cheval, âne ou mulet — qui les conduit à la foire, par la force de l’habitude.
— Si nous en revenions à ce que vous voulez dire de Victorin, hein, ami Arnet ?
— Patience ! fit Arnet, je sais très bien où je vais en arriver, monsieur Augias ; mais, quand je me rends au travail à travers champs, j’ai coutume, s’il me part « une » lièvre ou un perdreau entre les jambes, de le mettre dans ma carnassière. C’est tant de pris en passant ; et, de même, si en marchant vers ce que j’ai à vous dire, je rencontre une bonne idée sur ma route, je m’y arrête un peu ; qu’elle vous parte des pieds, ou qu’elle parte des miens… Il m’arrive même d’y perdre un peu trop de temps comme pour la perdrix ou la lièvre quand je vais à mon travail, mais je n’ai jamais pu me corriger d’être curieux, pas mal bavard et enragé braconnier.
Ici, M. Augias sourit, mais il se garda de répondre, car il connaissait l’éloquence de son ami, et qu’elle pourrait fort bien l’entraîner à parcourir, de digression en digression, le champ sans limite de la sagesse populaire.
Un assez long silence se fit.
— Oui, déclara tout à coup Arnet, répondant à ses propres rêveries, ce Victorin est un gaillard. Il a le cœur d’un lion et les jambes d’un lièvre, — les jambes que j’avais quand je faisais courir les pèlerins…
— Nous y voilà, pensa Augias. Il va me conter un de ses bons tours de braconnier incorrigible.