— Son esprit s’éveille ? interrogea-t-il. Que t’a-t-il dit ?
— « Vous m’avez appelée, grand-père. Que voulez-vous ? » Il m’a dit : « Qu’est-ce que c’est qui sent si bon ? Est-ce que c’est déjà les violettes ? et la récolte est-elle bonne ? » « Très bonne, grand-père. » « Alors, a-t-il dit, c’est que le bon Dieu, qui m’avait oublié, a pensé à moi : je pourrai mourir content. » « Vous ne mourrez pas encore, grand-père ». « J’en ai tant d’envie, Norade ! j’ai un gros sommeil. »
— C’est bon ! dit Bouziane à sa femme. Lui qui ne t’appelait plus, même pour manger !… Je crois qu’il faut profiter du moment pour lui faire dire, devant notre pauvre Victorin, son opinion sur Arlette.
Le jeune homme fut appelé.
— Petit, lui dit sa mère, l’esprit du grand-père s’est éveillé. Je ne crois pas que ce soit bon signe. Tu sais que les vieilles vïores (lampes), quand elles n’ont plus d’huile, au moment de s’éteindre, font un gros éclat de lumière, le temps d’un éclair. Il se peut bien que le grand-père en soit là. Alors ton père a décidé que nous montions tous les trois lui parler, qui sait ? pour la fois dernière. Peut-être qu’il aura quelque recommandation à nous faire. Pas pour les choses d’argent, pechère ! mais comme qui dirait un peu de testament d’amour. Au moment de mourir, ceux qui nous aiment voient plus clair que nous sur ce qui nous est bon. Té, aide-moi encore à monter (puisque nous allons là-haut, profitons), ces trois grandes corbeilles de violettes.
Tous trois prirent chacun à deux mains un des grands paniers, débordants de fleurs.
Misé Bouziane, suivie des deux hommes, montait l’escalier en colimaçon. Arrivée à l’étage, elle eut une inspiration.
— Allons lui montrer nos banastes. C’est une richesse ! Ça lui fera plaisir.
Tous trois entrèrent dans la chambre du vieillard. Assez vaste, tout fraîchement reblanchie à la chaux, cette chambre, par une étroite fenêtre, regardait la plaine. Le grand lit de bois occupait le milieu de la pièce, le pied vers la fenêtre, ce qui permettait au vieil homme de regarder encore, parfois, le ciel, les vignes, les pinèdes. Sur un des murs, et visibles pour l’homme couché, étaient accrochés un casque et un sabre, ceux mêmes de son père, le soldat de Napoléon Ier ; au-dessous de ces reliques, la médaille de Sainte-Hélène ; au-dessus, un crucifix. Le grand-père Bouziane les vénérait, ces reliques. Aucun autre meuble dans la chambre, qu’une table et deux chaises. Au moment où entrèrent ses deux enfants et son petit-fils, l’homme, bien qu’il eût les yeux ouverts, paraissait dormir. Les draps blancs se rabattaient sur une couverture tricotée blanche. Dans sa chemise de forte toile, très blanche, les bras hors des couvertures, comme rigides le long du corps, — il sommeillait d’esprit, la tête relevée sur l’oreiller blanc, la face maigre, osseuse, le nez busqué, le menton saillant, la peau tannée par quatre-vingt-dix ans de soleil, avec des rides sans mollesse, comme creusées au couteau dans du bois.
Au bruit qu’avec leurs gros souliers cloutés, les trois personnes firent en entrant, il n’eut pas un mouvement ; il rêvait, — comme déjà hors la vie, loin de la rumeur des autres vivants, — un rêve de feuillages, de sources, de prairies ondulantes, de moissons heureuses. Un moment, ses visiteurs demeurèrent immobiles, saisis du respect même qu’on a devant les morts.