— La France, dit-il, ne peut pas croire à la guerre parce qu’elle y avait renoncé. Elle se disait que si le vaincu, quel qu’il soit, riposte par une guerre de revanche, jamais les guerres ne finiront. Et alors, peu à peu, quoique avec regret, elle fermait l’oreille aux cris de revanche, aux appels de son Déroulède. Elle faisait le sacrifice de sa fierté à la paix du monde. Et, pour ma part, j’ai toujours pensé que ce sacrifice était sublime, car il est difficile de subir un affront profondément ressenti… Oui, ce sacrifice, selon moi, eût été sublime, — s’il avait pu réussir, comme le croyaient sincèrement les pacifistes. Malheureusement, ces sacrifices-là ne désarment pas des ennemis qui mettent tout leur orgueil dans leur force matérielle. Dans l’esprit de sacrifice, ils ne voient qu’une faiblesse qui les excite à préparer l’écrasement du faible. C’est ce qui a encouragé l’Allemagne à nous attaquer. Mais, si débonnaires que nous ayons été, nous ne nous laisserons pas faire. Nous avons laissé s’éteindre le grand feu du patriotisme, mais la petite étincelle, — que Déroulède et d’autres protégeaient dans les cendres et entretenaient de leur souffle, — brûle toujours. Et vous le savez, Arnet, une étincelle suffit à allumer, dans nos forêts, de grands incendies. C’est ce qui arrivera. Plus la patience de la France a été longue, et bienveillants au monde ses espoirs et ses désirs — plus elle ressentira l’injure faite à ses idées et à son cœur. Elle va se réveiller comme en sursaut. Nous verrons des choses terribles, mais de grandes et belles choses.
Le vieil homme se tut. Et, dans le silence, le curé murmura la vieille devise, dont on ne pouvait dire si elle était une affirmation ou seulement un vœu :
— Dieu protège la France.
Ils ne dirent plus rien d’un long moment. Dans cette maison de village, ces quelques êtres, réunis pour s’entretenir d’un danger qu’on pressentait formidable, figuraient à eux seuls tout le peuple de France. Une grandeur était en eux et sur eux. Ils en avaient le confus sentiment ; et ils ne disaient plus rien, parce qu’ils n’auraient pu trouver de paroles en rapport avec cette grandeur. Puis ils se levèrent presque en même temps, se serrèrent la main et se séparèrent.
Trois jours plus tard, le tocsin épandait sur toutes les campagnes de France ses notes d’appel lamentable… L’incendie ? Non. La guerre.
La voix des cloches, condamnée au silence dans certaines régions, — d’autorité se faisait entendre partout. Du haut des clochers elle s’élançait, sans que personne songeât à refuser à Dieu, à l’Inexplicable, le droit de reprendre la parole.
Ce sont les maisons de l’Inexpliqué, les hautes maisons du mystère, celles qui, partout, dominent les chaumières et les palais — ce sont elles qui se chargeaient d’annoncer, seules, à la France, muette d’attente angoissée, la plus terrible des catastrophes qui jamais aient fondu sur le monde.
Elles sonnaient, les cloches des grandes cités et des moindres villages, en l’honneur de la mort, reine des épouvantements ; elles faisaient planer sur chaque tête la menace formidable ; et tout se taisait.
Comme si les choses eussent compris, elles se taisaient.
Rien ne fut impressionnant, ce jour-là, comme le silence et la solitude des plaines, des bois, des champs. Rien n’y remuait. Pas un travailleur ne s’était rendu à son travail. Point d’ailes dans le bleu des airs. Pas un souffle de brise dans les branches. On eût dit que tout l’espace, sur terre et dans l’air, était laissé à la grande menace, à l’expansion des ondes sonores, qui, du levant au couchant et du nord au midi, annonçaient la guerre, le malheur du monde.