— Tu sais qu’Arnet est un vétéran de 70, dit Augias, qu’il a été laissé pour mort sur le champ de bataille, et qu’il n’en parle jamais.

— Je n’en parlais pas, en effet, parce que ce que j’ai vu en ce temps-là ne me rendait pas fier. Mais on peut en parler maintenant, puisqu’on va reprendre tout ce qu’on avait perdu. Ah ! ces Prussiens, c’est pire que des voleurs de grand chemin ! J’espère qu’on va les frotter d’importance. On y avait renoncé ; c’est eux qui nous offrent l’occasion, tant mieux donc, si nous voyons, avant de mourir, une guerre dont on pourra parler plus tard au lieu d’avoir honte.

Le vieil Arnet pétillait de jeunesse.

— Vous voilà bien animé, ami Arnet. Vous avez l’air d’un vieux cheval de bataille qui redresse la tête au clairon.

— C’est un peu ça, dit le braconnier. Figurez-vous que je viens du café, où le vieil Audiffren, qui était matelot en 70, nous a conté une chose magnifique. En voilà une histoire qui a de la valeur ! Point de galégeade ne peut lutter avec. On lui a payé une bouteille de vieux Mayons, et on a bu à la victoire.

— Et cette histoire, ne pouvez-vous nous la répéter ? dit M. Augias.

— Hum, dit Arnet, je ne saurai pas bien… Mais enfin, voici : En 70, nous a dit Audiffren, j’étais matelot ; nous n’avons jamais pu, à bord de notre croiseur, rencontrer l’ennemi. Une fois, pourtant, dans un port d’Italie, nous prîmes notre mouillage à côté d’un bateau de guerre allemand. Naturellement nous ne pouvions pas l’attaquer, mais nous pouvions le provoquer, lui proposer de venir au large. C’est ce que fit notre commandant le lendemain matin. Ce fut magnifique. On hissa à l’arrière du croiseur français le pavillon de combat. Et ce pavillon de combat n’en finit plus d’être grand. Le bateau traîne ça derrière lui comme un « pavon » traîne sa longue queue, d’un air orgueilleux.

— J’ai entendu, ajouta M. Augias, un officier dire un jour en parlant de ce pavillon : « C’est comme un linceul tricolore assez grand, si le bateau se sent mourir, pour l’envelopper tout entier. »

— C’est tout juste ce que nous disait Audiffren, reprit Arnet. Il disait : Nous avions à l’arrière ce pavillon qui semblait assez grand pour envelopper tout le bateau. Et le commandant fit une manœuvre qui réjouit tout l’équipage. Nous virâmes de manière à faire comme un rond autour de l’ennemi et nous vînmes passer tout à côté de lui, comme si nous avions été un homme qui vient en pousser un autre de l’épaule, pour l’affronter, d’un air de dire : « Sortons un peu ensemble, si tu n’es pas un lâche ». Et notre bateau, ayant manœuvré de cette manière, disait cela à sa façon par le moyen d’un coup de canon tiré à blanc ; et, toujours avec son air fier, il sortit de la rade avec son pavillon si grand, et que le vent se mit à développer pour le bien faire voir. Mais le bateau allemand resta bien sagement à l’ancre ; il refusait le combat. Et, le soir, nous revînmes pour dormir à côté de lui, et d’abord lui faire sous son nez le salut des couleurs, tel qu’on le fait chaque soir au coucher du soleil, avec des sonneries et des coups de feu, comme aux bravades de Saint-Tropez et de Fréjus… Monsieur Augias, on a frappé à la porte.

— Entrez, dit M. Augias.