— Comme les Bouziane ; la vraie race d’ici. C’est souche de bon bois, vieille vigne de pays ; rien des « américains ».

Sur ce mot, il y eut un silence, pendant lequel les deux hommes revirent le temps d’avant le phylloxéra, l’époque où les ceps américains n’avaient pas envahi la Provence, où la vieille vigne française exempte de maladie traînait ses sarments paresseux sur la terre provençale et donnait un vin autrement joyeux que celui des ceps d’Amérique, qui ont trop voyagé et sont d’une autre terre. Le vin d’aujourd’hui, on le travaille et on le fraude en vue du rapport et non plus pour la joie de le produire et de le boire !

— Tout ça ne dit pas quelle est la gueuse que Victorin peut préférer à Martine, interrogea enfin M. Augias.

— Il lui préfère Arlette des Mayons, dit Arnet gravement.

M. Augias, qui s’était levé, eut un sursaut :

— Misère de moi ! Arlette ! une Arlette !… qu’on appelle des Mayons, et qui n’en est pas, des Mayons, puisque son père était un gavot paresseux, venu un jour chez nous avec sa femme pour s’employer à la récolte des châtaignes — et qui, jusqu’à sa mort d’ivrogne, est resté dans le pays pour y donner l’exemple de la paresse et de l’ivrognerie ! Il est mort de ses vices, le pauvre bougre, et ce fut un bon débarras ; mais il nous a laissé de la graine d’alcoolique, et c’est un malheur pour la commune. La mère est une pas grand’chose, plus bête que méchante, incapable de donner à la fille un bon conseil et qui la laisse faire ses quatre volontés… Arlette des Mayons ! pauvres de nous ! et Victorin a pu se laisser prendre à ça ! Misère et compagnie, voilà ce que c’est, son Arlette ! Et si elle entre dans cette maison Bouziane, elle en verra la fin, pour sûr. Il faut empêcher ce malheur ; et je m’y emploierai. Vous pouvez le dire aux Bouziane, mon brave Arnet… Arlette ! Arlette ! répétait M. Augias consterné.

Dans la petite salle, il se promenait avec agitation, allant d’un angle à l’autre. Tout à coup, il se campa devant Arnet et s’écria :

— Vous avez connu mon fils, vous ?

Arnet hocha la tête.

— Eh bien, reprit l’ancien instituteur, cette Arlette me le rappelle tout à fait. Cet imbécile méprise le travail manuel, celui de paysan surtout, parce qu’il a appris de moi b, a, ba, b, o, bo, sans parvenir à l’écrire sans faute. Il se croyait un savant, il donnait son opinion sur toutes les choses qu’il ignorait, et de quel air, il fallait voir ! Quand je le redressais, il me disait d’un air méprisant : « Vous autres, les vieux, vous ne comprenez pas les générations nouvelles… » Oui, Arnet, il me disait ça tous les jours que Dieu fait ! Un jour, où je lui demandais ce qu’il comptait faire plus tard, il me répondit avec une assurance qui eût mérité des gifles : « Je me ferai député. » Dans son ignorance d’orgueilleux, c’est la carrière qu’il avait choisie. Il palabrait au café, et attendu qu’il pouvait parler deux heures durant, sans s’arrêter et, comme on dit, sans cracher, les gens écoutaient bouche bée, avec un étonnement qu’il prenait pour de l’admiration, les sottises qu’il répétait de travers et qu’il avait lues dans les gazettes. Il aurait pu être laboureur, et fier de ses travaux utiles, comme le fut mon père, mais ce jeune anarchiste aurait rougi d’être un travailleur de la terre. Arrangez ça comme vous pourrez ! Il parlait avec mépris et haine des riches — des exploiteurs du peuple, disait-il — mais il n’avait qu’une ambition — qui était de devenir l’un d’eux, d’imiter ce qu’il blâmait en eux, de s’habiller comme eux, d’avoir une lévite (redingote), de porter une canne sur laquelle on ne peut pas s’appuyer, et de boire au café en faisant une partie de dominos ! Voilà l’homme ! Et ils sont quelques-uns comme ça ! Et il y en a aussi, de ces pauvres diables dans le genre de mon fils, mais qui, n’étant pas paresseux comme mon fils, mais en train de faire fortune à force de malice, traitent leurs ouvriers comme des nègres, tout en débitant de beaux discours contre les vrais riches qui sont justes et humains. Et ces ouvriers, qu’ils maltraitent, se prennent pourtant à leurs beaux discours. Et cette Arlette est, je vous dis, de la même espèce maligne que mon malheureux enfant. La petite instruction que leur a donnée l’école primaire les a perdus tout simplement, parce qu’on n’est jamais parvenu à leur faire comprendre comment l’instruction doit être employée !… Lire, écrire, compter, ça devrait leur servir à faire mieux leurs affaires, à ne pas se laisser tromper par leurs semblables ; — un peu d’histoire et de géographie, à leur donner une idée de leur patrie et du monde, mais rien de tout cela ! Ça ne fait que leur inspirer un orgueil d’imbécillité. Et ces jeunes anarchistes, qui ne parlent que d’égalité, se croient supérieurs en tout et à tous ! L’égalité, pour eux, voilà ce que c’est : c’est le droit de se croire au-dessus de ceux qui valent mieux qu’eux-mêmes. Une trique, Arnet, une trique, voilà l’éducation qu’il aurait fallu à mon fils. Et, comme je n’avais sur lui aucune prise, aucun moyen de lui communiquer du bon sens, de lui inspirer des idées morales, il est devenu je ne sais quoi, je ne sais où !… Il est parti pour la ville, — parce qu’il peut s’y promener la canne à la main sans qu’on rie de lui en le voyant passer, comme on le faisait ici, où il étonnait bêtes et gens. Voilà mon malheur, Arnet ! — Et cette Arlette s’annonce comme une de ces sottes qui se perdront comme il se perdra ! — Voilà une petite impertinente qui ricane lorsqu’une belle madame, passant aux Mayons, descend d’automobile avec un chapeau dont le « haut » est trois fois plus large que sa tête — cette même Arlette se prive souvent de pain pour s’acheter un chapeau de pacotille, mais de forme pareille. Pour se procurer des romans qui lui montent la tête, elle gaspille le pauvre argent que gagne sa mère. Elle parle avec une bouche en cul de poule, comme les héroïnes de ces romans-là. Arlette a des opinions littéraires et sociales, la malheureuse ! Elle a lu les Désenchantées de M. Pierre Loti, et elle a une opinion sur la vie des femmes turques. Elle approuve les suffragettes.