Il y eut un petit silence, après lequel M. le curé dit tout à coup :

— Permettez-moi de vous parler d’un sujet qui vous est pénible, monsieur Augias : j’ai entrevu votre fils hier.

Augias eut un petit mouvement de défense instinctive. Le curé se hâta d’ajouter :

— Croyez que ce n’est ni étourderie ni indiscrétion si je vous parle de lui en présence de monsieur Delmazet ; c’est pure sympathie, Monsieur. Soyez sûr que si monsieur Delmazet ou moi pouvons vous être utiles en ce qui concerne ce jeune homme, nous le ferons de grand cœur.

M. Augias remercia du regard M. Delmazet, qui lui répondit par un bon sourire.

— Vous avez donc un fils, Monsieur, et quelque sujet, dit-il, d’être mécontent de lui ? Quel âge a-t-il ?

Maître Augias, mis en confiance, s’expliqua et conclut :

— J’étais un intransigeant autrefois, monsieur l’abbé ; je faisais de la politique ma préoccupation principale ; et, persuadé que la présence d’un prêtre dans une petite commune, mettait journellement la république en danger, je me serais cru déshonoré si j’avais permis à mon enfant de recevoir d’un prêtre une leçon de morale. Je lui en donnais moi-même cependant d’une façon attentive et suivie. Dans mon école jamais l’enseignement moral ne fut négligé, mais mon fils n’en profita point. La morale laïque est-elle décidément impuissante à combattre avec efficacité les mauvais penchants ? je le crois par moments, messieurs ; et cette pensée afflige ma vieillesse, car j’étais et je suis encore un positiviste convaincu. Mais si la morale telle que nous l’enseignons ne peut parvenir à former un honnête homme, que deviendra mon pays ? Serons-nous condamnés à subir la fin lamentable des nations décadentes, et condamnés sans ressource ?

M. Delmazet prit la parole :

— Vous savez bien, Monsieur, qu’une morale révélée et appuyée par les sanctions divines ne peut être que la nôtre, et qu’elle a, de toute évidence, une incomparable puissance ; mais les principes qu’elle enseigne ne sauraient devenir de mauvais principes dès qu’on ne les enseigne pas comme révélés et soumis aux sanctions du surnaturel. La morale chrétienne servie par des hommes qui ont le malheur de ne plus croire, reste la vraie morale et demeure la vérité bénie. Moins active à coup sûr, moins facile à imposer, elle n’en est pas moins la source des plus hautes vertus humaines qui peuvent être héroïques sans être saintes. Et puisque vous souffrez d’une manière touchante à l’idée seule que vous avez peut-être donné à votre fils un enseignement imparfait, si vous en jugez par les résultats, ma conscience, Monsieur, m’oblige à vous rappeler que la morale religieuse, pas plus que la vôtre, n’est sûre de transformer les âmes qu’elle s’efforce de diriger dans les voies de Dieu. Jésus, notre divin maître, a répondu d’avance à vos inquiétudes comme il a répondu à toutes les misères, à toutes les angoisses. Il a parlé du bon grain qui, tombant dans une terre favorable, lève vite et fructifie bien, tandis que, tombé sur le rocher ingrat, il périt sans multiplier et même sans germer. Oui, que certaines natures d’enfant soient ingrates comme le rocher, et incapables de produire le bien, c’est un triste mystère en présence duquel le prêtre demeure souvent navré comme vous l’êtes.