Maître Augias saisit la main que lui tendait le prêtre et la serra avec émotion.

— Je suis un libéral, monsieur Augias, un fils de paysans, et, pour tout dire, un homme de théorie républicaine, c’est-à-dire un homme qui rêve de voir le gouvernement de la nation aux mains des plus intelligents et des plus honnêtes.

— Ce fut aussi mon rêve, murmura le vieil Augias.

M. Delmazet continua :

— Il est fâcheux qu’en haine du cléricalisme vos confrères aient perdu l’habitude de prononcer le nom du Dieu des chrétiens. C’est un usage qui passera, car ce nom représente le mystère qui nous entoure de toutes parts et auquel l’homme ne saurait échapper puisqu’il vit et meurt malgré lui. En attendant, vous êtes tous chrétiens par le meilleur de vous-mêmes, apporté en vous par des générations de chrétiens. Si donc, Monsieur, vous avez sur tel ou tel de vos collègues, les instituteurs, une influence, si petite soit-elle, mettez-la au service de la vérité sociale essentielle ; à savoir que, sans unité morale, les nations vont à la décomposition et à la ruine. Il faut que la France reste elle-même, c’est-à-dire qu’elle défende les idées de justice, de charité, de tolérance. Allez donc et enseignez l’essentiel de la morale évangélique, même si vous ne nommez pas Celui qui en est pourtant le fondateur historique. C’est à nous, prêtres, de compléter votre œuvre si nous le pouvons ; et nous le pourrons si nous nous en montrons dignes, si nous renonçons à lutter contre votre œuvre, si nous nous faisons, sans vous et cependant avec vous, les collaborateurs de Dieu. Nous apprendrons aux enfants, au sortir de l’école, que votre morale est la nôtre, mais que, pour nous, elle a d’autres soutiens encore que l’estime ou la réprobation du monde. Car votre morale a des sanctions, en effet ; je viens de les nommer. L’universelle réprobation atteint, tôt ou tard, ceux qui se mettent hors la loi du monde moral chrétien. Elle a, de même, un fondement humain, votre morale sans révélation : c’est la nécessité de vivre parmi les hommes. Comment vivre parmi les hommes sans consentir au travail, qu’il soit intellectuel ou manuel ; sans consentir la mutualité des services, c’est-à-dire la fraternité, ne fût-elle qu’économique ; sans accepter enfin la notion de bonne foi et celle de dévouement ? La nécessité de ces vertus, sans lesquelles tout s’écroule, voilà le fondement suffisant de la morale sociale purement humaine. Prêchez-la, Monsieur ; nous nous efforcerons d’y ajouter, nous, prêtres, selon nos moyens, quelque chose de la lueur divine qui vous effleure à votre insu.

Il semblait à maître Augias qu’une douce clarté, en effet, celle dont parlait le bon prêtre, pénétrait en lui comme une consolation et une espérance.

Il passa sur son front, puis, furtivement, sur ses yeux, une main qui tremblait un peu.

Mis en confiance définitive, il murmura :

— Les prêtres ont eu des torts, Monsieur ; ils se sont trop occupés des choses du siècle, selon l’expression ecclésiastique.

— On s’efforce vers un idéal qu’on n’atteint pas toujours, dit le prêtre ; tous les hommes en sont là. Leurs forces trahissent leurs plus nobles volontés.