— Nous autres alors, dit Augias, qui, à vos yeux, sommes couverts de péchés, et qui n’avons pas le caractère sacré qui ajoute quelque chose de plus respectable à toutes vos paroles, comment serons-nous écoutés ? Nos enfants même nous reprocheront un jour nos moindres défaillances et s’en autoriseront pour excuser les leurs.

— Nous leur enseignerons qu’ils n’ont pas à juger les parents, monsieur Augias.

— Nos fautes réelles, dit M. Augias, nous gêneront quand il nous faudra prêcher à nos enfants des vertus que nous n’avons pas.

M. Delmazet réfléchit un instant.

— Le pécheur, dit-il enfin, répondra : « Faites ce que j’enseigne, non ce que je fais. » Et il a le devoir d’ajouter avec contrition que c’est précisément pour avoir péché, c’est pour s’être trompé, qu’il peut, mieux parfois que de plus sages, dénoncer l’erreur et montrer combien elle est pernicieuse. Où en serait le monde, si l’expérience des pécheurs n’avait pas le droit d’affirmer le bon et le juste ? L’expérience n’est pas la sagesse, mais elle sait reconnaître, quelquefois mieux que la sagesse théorique, les bienfaits de la vertu réalisée. Croyez-moi, monsieur Augias, nous serons bien forts si nous nous unissons pour faire des générations de braves gens ! Mais, pour cela, il faudrait que l’école primaire fût chargée d’un autre enseignement que celui de l’arithmétique et de la géographie. Il faudrait que l’instituteur fût vraiment et surtout un professeur de morale, un éducateur national. Je crois avoir compris que le maître, dans vos écoles, ne donne que peu de temps à la surveillance des caractères, à la formation des caractères ; c’est pourtant ce qui importe par-dessus tout. Si cela lui plaît, il peut se dispenser d’enseigner autre chose que les éléments des sciences. Il y a pourtant une morale sociale qui est de nécessité ; et, quand on veut être libre, il faut apprendre à accepter librement les disciplines nécessaires, et savoir qu’on a des devoirs précis envers le corps social, puisqu’on reçoit de lui toutes les commodités de la vie, à quelque rang qu’on se trouve placé. Vos efforts individuels sont touchants, mais, étant isolés, ne peuvent pas grand’chose. Il faudra bien qu’un jour la République apprenne aux enfants les disciplines consenties qui assurent seules les vraies libertés.

M. Augias avait écouté religieusement ; il soupira et dit :

— Cela viendra peut-être, Monsieur. En attendant, permettez-moi de vous remercier de vos paroles ; je sors d’ici avec un peu plus de courage et de bonne volonté qu’au moment où j’y suis entré. Si vous revenez rendre visite à M. le curé, je le prie instamment de vouloir bien m’en faire prévenir. Je serai si heureux de vous entendre encore ! Au revoir, Messieurs.

Il sortit et regagna son logis.

Arnet, qui le rencontra, ne put s’empêcher de lui dire :

— Vous avez l’air de sourire aux anges, maître Augias ?