Arlette collectionnait les idées fausses, qu’elle empruntait aux livres et aux sots indistinctement, et qu’elle faisait siennes.

Arlette ignorait que le costume prend son pittoresque et sa beauté de son appropriation au milieu où il est porté. Arlette n’avait pas le sens du ridicule.

Arlette donc mettait des escarpins à rubans pour marcher dans les sentiers pierrailleux ; et des robes longues pour les traîner sur la poussière des grand’routes.

Arnet l’avait maintes fois galégée à ce sujet :

— La mode viendra un jour pour les braconniers comme moi, petite, d’aller chasser le sanglier avec le « calitre » (chapeau haut de forme) sur la tête, tu verras ! Ce sera magnifique. Seulement le calitre serait plutôt un chapeau pour la chasse aux lions, pourquoi on leur ferait peur.

Mais Arlette voulait voir dans ces propos la jalousie basse du vieux chasseur, à qui les raffinements de toilette étaient interdits, et pour cause.

Arlette n’avait jamais entendu dire, même à l’école, que l’association humaine est établie sur l’échange des services ; et que, privée du travail de toutes les autres, chaque créature ne saurait avoir aucun des avantages dont elle jouit en société ; que, par conséquent, elle doit en échange un certain travail, un effort ; et que chacun de nous tire sa noblesse morale de cet effort même et de ce travail. Chacun paie les avantages que lui procurent l’effort, le travail d’autrui. La dignité interdit la paresse. Riche ou pauvre, qui échappe à la contribution générale, nécessaire, trahit le groupe, n’est qu’une vie parasitaire. C’est dans le cœur des écoliers qu’il faudrait faire entrer ces vérités. Si l’école formule ces choses, c’est trop souvent sans nul souci d’en faire arriver à la mémoire du cœur le sens profond, émouvant. En sorte qu’Arlette les ignorait. Bien plus, elle considérait la nécessité de travailler comme une humiliation, une véritable dégradation !

Le travail manuel surtout lui semblait presque avilissant. Mais qui lui aurait pu dire, et en termes assez simples pour être compris d’elle, qu’il est le plus nécessaire, étant à l’origine de la vie ; et que les plus nobles travaux sont ceux qui comportent une lutte directe et constante contre les choses et les éléments hostiles.

Les plus vieux maçons pourtant savent dire encore :

— Sans nous, Paris, la grand’ville, n’existerait pas !