Beau cri d’orgueil de ces anciens, et reste des âges où chaque métier s’enorgueillissait d’être nécessaire à tous les autres ! Mais personne n’avait transmis avec assez de conviction ces sortes de pensées à la pauvre Arlette, qui par suite, mettait tout son orgueil à imiter, de travers, les parures des bourgeoises, qu’elle blâmait, tout en enviant leur oisiveté.
Arlette se faisait de la liberté une idée tout à fait singulière. Était libre, à ses yeux, qui ne travaillait pas. Libre, qui pouvait chanter aux heures où tout sommeille, et dormir quand tout travaille. Être libre, pour elle, c’était échapper à la loi de services mutuels qui, précisément, donne la vraie libération, l’affranchissement de la dignité. On l’eût bien étonnée en venant lui dire : « Chacun sert ou doit servir, chacun est assujetti à une œuvre de ses bras ou de son esprit pour laquelle il reçoit un salaire, indemnité ou récompense — le mot ne change rien au fait — et chacun de nous est tenu par des engagements auxquels il doit obéir s’il a de la probité. »
Arlette n’avait retiré de l’instruction primaire que le sot orgueil de pouvoir lire des romans.
Avec les idées qui étaient les siennes, Arlette était prédestinée à ne faire que de brefs séjours dans les maisons où elle servait.
Servir, ce mot surtout paraissait odieux à cette fille d’un pauvre montagnard qui, toute sa vie, avait été employé aux plus infimes besognes et les avait accomplies passivement, sans pensée et même sans rêve.
Il arriva donc qu’un jour où l’on donnait au château un déjeuner de cérémonie à Monseigneur de Fréjus et Toulon et à son vicaire général, la jeune fille qui, d’ordinaire, servait à table, fut indisposée. La comtesse fit venir Arlette.
— Mademoiselle, lui dit-elle, voulez-vous me faire, pour aujourd’hui, le plaisir de servir à table ?
Arlette eut une moue dédaigneuse. La comtesse ajouta :
— Bien entendu, ce service supplémentaire vous vaudra une indemnité.
— Oh ! madame la comtesse, ce n’est pas l’argent qui me fait souci.