— Écoute, dit Victorin ; je comprends qu’aux jours de vendanges bien des choses sont permises, et qu’on peut, ces jours-là, embrasser malgré elles les oublieuses ; mais pas lorsque, d’abord, on les a insultées (il devinait en Toinet l’ennemi secret de tout à l’heure). Eh bien, je ne veux pas faire le méchant, mais te prouver seulement que tu n’es pas le plus fort. Donne-moi tes bras, nous allons nous mesurer nos forces.
L’autre les tendit, à poings fermés, d’un air arrogant, comme sûr de les libérer quand il lui plairait de l’étreinte menaçante.
— Ne le tourmente pas, Victorin, murmura Arlette, prudente.
Victorin ne répondit rien. Il tenait les poignets de Toinet dans l’étau de ses mains ; il lui maintenait, verticaux et rigides, les deux bras le long du corps. Toinet essayait de vaines saccades. Réduit à l’impuissance, il pâlissait :
— Lâche-moi maintenant, dit-il tout à coup. Je ne joue plus.
Victorin l’ayant lâché, Toinet recula comme pressé de lui échapper définitivement ; mais, en réalité, pour prendre du champ, et il revint à toute vitesse sur son adversaire pour l’empoigner à la gorge. Mais Victorin, qui avait, pour la défense, ramené contre la poitrine son poing fermé, le détendit brusquement. Et ce poing, ainsi lancé, frappa en pleine poitrine Toinet, qui tomba en arrière, renversant une cornude, dont, en roulant, il écrasa les raisins éparpillés.
Tous les vendangeurs éclatèrent de rire.
XVI
ARLETTE ET MARTINE
Lorsque, après cette scène, à la fin de la journée, Arlette entra au cellier pour y prendre ses hardes de demoiselle, elle y trouva, avec Victorin, le père Revertégat occupé depuis le matin au nettoyage des barriques. Le vieux paysan, qui venait de terminer son travail pour ce jour-là, allait sortir, au moment où elle paraissait devant la porte.
Maître Revertégat comprit que Victorin était venu attendre Arlette, là, dans ce réduit toujours obscur, où pénétrait encore, par un étroit fenestron, le dernier rayon du jour. Mais le père de Martine était bien trop fier pour paraître se soucier des rendez-vous que pouvait avoir le jeune homme avec toute autre que sa fille, et il s’éloigna.