Il crut entendre dans ce mot « mon Paul », qui fut un essai de tendresse, on ne sait quelle musique infinie. Toutes les étoiles du ciel lui descendaient dans le cœur. Le monde était en lui, et ce que ses yeux en apercevaient n’était que le reflet inutile de l’infini qu’il portait, qu’il éprouvait…

— Il faut se reposer, venez, dit-il.

Et la tenait par la main, très naïvement. Ils firent deux ou trois pas ainsi, et elle le trouvait un peu ridicule.

Il n’avait pas la distinction telle qu’elle la concevait d’après les ducs et les marquis de théâtre, dont la noblesse est représentée par une élégance de gravure de modes et un maintien de conservatoire. Le comte Paul avait trop de simplicité et de naturel dans la démarche et dans les gestes pour cette élève de Théramène, et trop peu de recherche dans la coupe de sa redingote. A la vérité, sa distinction physique, un peu subtile et d’autant plus réelle, ne pouvait être sensible qu’à des yeux capables de reconnaître l’expression dans les lignes et de deviner la qualité d’une âme d’après les moindres mouvements du corps. Son visage comme son habitude générale, ne révélait pas aux premiers regards venus toute sa noblesse. Rita trouvait donc le comte Paul beaucoup « moins bien » que Léon.

Encore moins pouvait-elle deviner les délicatesses d’âme qu’il mettait à l’attendre, à l’appeler, bien qu’elle fût à lui. Elle avait une âme si différente de la sienne ! Comment ! tant d’autres, sans avoir aucun droit, avaient été pressants, offensants, avaient eu des audaces, et celui-là, — qui était le maître, — qu’attendait-il donc ? Sa pauvre expérience était déroutée. Ses antécédents la trompaient. Elle le comparait aux débauchés spirituels de sa connaissance et : « il se comporte, songeait-elle, comme on dit que font les imbéciles ! Il n’est pourtant pas bête. Qu’y a-t-il là dessous ? » Elle interprétait déjà les causes de cette attitude, se rappelait des anecdotes de nuits de noces, riait d’avance de ces choses mystérieuses dont elle avait toujours entendu parler avec des réticences et des rires, et qui pour lui s’enveloppaient d’une sainteté de prodige.

Lui, cependant, se mettait à goûter le charme du retard. Il dit :

— Cette heure est unique dans notre vie à tous deux. C’est la minute sacrée du bonheur incomparable, la minute qui vaut à elle seule qu’on naisse, qu’on souffre et qu’on meure. Savourons-la lentement, pieusement. Rien n’est si doux, rien n’est si grand. Nous sommes au seuil de l’avenir nouveau. Et tenez, regardez, voici le passé. C’est le portrait de ma mère enfant. Voyez comme elle était jolie. Elle avait seize ans à peine.

C’est au-dessus du petit secrétaire où étaient enfermées les lettres, que souriait, dans un beau cadre ovale, le portrait au pastel de la mère de Paul.

Elle répondit : Oh ! oui, bien jolie.

Elle n’avait aucune émotion ; seulement de la curiosité.