C’était d’ailleurs trois seigneurs authentiques, d’âges divers, parents entre eux, et réunis pour une poursuite commune de ce genre de bonheur qu’on peut rencontrer en voyage lorsqu’on a beaucoup d’argent.
Les gens du pays répondirent avec empressement à leur appel, les uns par simple curiosité, les autres pour être aimables envers ces passagers qui font la fortune des villes d’hiver. Quant aux étrangers qui acceptèrent l’invitation, beaucoup estimaient que cela ne les engageait pas plus qu’une rencontre sans lendemain dans un buffet de grande gare ou dans une caravane d’Égypte. Les étrangers donnèrent en masse.
N’est-il pas essentiel, pour les gens du monde fatigués ou malades qui demandent la paix ou la guérison aux villes d’eaux ou à la campagne — d’y retrouver, le plus souvent possible, le casino, le théâtre, les bals et toutes les occasions de fatigue qu’ils prétendent fuir ?
Albert de Barjols, lieutenant de vaisseau, qui commandait en ce moment un torpilleur aux Salins d’Hyères, fut invité comme officier de marine — et le comte Paul (on appelait familièrement ainsi Monsieur d’Aiguebelle dans tout son voisinage, depuis la mort de son père) fut naturellement invité l’un des premiers comme châtelain d’Aiguebelle.
Les dames Déperrier eurent de leur douairière sa lettre d’invitation, ainsi libellée d’après les indications du Journal des Étrangers : « Madame la marquise de Jousseran et sa famille. » Elles représentèrent « la famille » de la marquise.
On parlait déjà d’alliance ou du moins de sympathies russes. Mademoiselle Marie déclara qu’il ne fallait pas mécontenter le Tsar et qu’elle irait à ce bal avec sa mère, puisque la marquise le voulait bien et ne pouvait y aller elle-même.
Elle eut ce soir-là une inspiration de génie.
— Voyez-vous, ma mère, il doit y avoir, dans ces fonds de province, dans les châteaux où les juifs brocanteurs trouvent les vieux meubles Louis XIII, des merveilles de maris, gens d’autrefois, conservés par miracle, comme des bahuts… Si j’en emmenais un à Paris ? — Elle ajouta : Un comme ça, ça doit être facile à conduire !
C’est donc pour celui-là qu’elle s’était habillée. — Une robe blanche, en voile, plissée de milliers de plis, et tombant toute droite. La poitrine serrée dans un corsage qui s’enroulait autour du buste comme un cornet de simple papier blanc autour d’un bouquet. Pas un bijou. Point de boucles d’oreilles… Elle n’avait pas les oreilles percées. Cela disait-elle, est « plus virginal. »
C’était sa plus grande préoccupation, de se donner un air virginal. Parmi les artistes qui l’entouraient à Paris, un préraphaélite à demi anglais, admirateur passionné de Rossetti et de Burne-Jones, lui avait souvent conseillé de se coiffer « comme les femmes de Rossetti. » Elle l’avait fait déjà, avec succès, en diverses circonstances ; elle le fit ce soir-là. Elle ramena donc très bas sur ses joues des bandeaux souples qui, couvrant entièrement l’oreille, venaient mordre le coin de ses yeux. Cela permettait à l’imagination d’allonger les paupières qui allaient se perdant, pour ainsi dire, sous les cheveux.