Pour ramener en avant ces bandeaux et pour les arrondir, elle les écrasait avec la paume de sa main, d’un mouvement appuyé et tournant de bas en haut, rappelant d’une manière fâcheuse le geste classique et peu noble du pâle voyou qui mouille et contourne ses accroche-cœur. Quand elle avait appris, de son peintre, ce tour de main, ils en avaient beaucoup ri ensemble. Il leur avait paru comique de remarquer combien l’effet de cette coiffure angélique faisait contraste avec le moyen de lui donner toute sa grâce.

Elle était donc coiffée, pour la soirée russe, à la Rossetti. Et, vraiment, il était impossible de ne pas être frappé par l’émouvante beauté de cette tête ainsi arrangée. Le visage au profil pur avait une modestie d’image sacrée, sous les bandeaux cendrés où s’allumait par instants, aux lumières, une flambée d’or.

Sur ses yeux, dont l’iris bleu pâle était cerclé d’une imperceptible ligne sombre, plus ténue qu’un fil, lorsque retombaient ses paupières, unies comme l’ivoire, on voyait les cils très noirs et très longs, se détacher sur la pâleur dorée, un peu mate, du visage. Ces paupières baissées, ineffablement expressives, tentatrices comme tous les voiles, cachaient le mystère de ses regards sous un mystère de chasteté trop belle et trop désirable, inexorablement défendue. Et quand elle rouvrait avec lenteur ses yeux pleins d’ignorance et d’enfantine mais profonde curiosité, l’âme des hommes y entrait avec de folles convoitises d’inconnu et de découvertes.

Ce soir-là, cette tête de primitif émergeant d’une robe franchement moderne, prenait une particulière étrangeté. On ne se rendait pas compte de ce qu’on éprouvait à voir la singulière personne aller, venir, causer, danser, comme toutes les autres. Elle avait quelque chose de surnaturel ; elle apparaissait comme la jeunesse-fantôme d’un passé mort depuis longtemps. Elle appartenait, en effet, ainsi accommodée, à deux âges, séparés par des siècles d’intervalle. Cet air un peu fantomatique s’accusait encore au lieu de s’évanouir, lorsqu’elle prenait tout à coup la parole avec son accent bien parisien… Et lorsqu’on la regardait s’éloigner, elle donnait, vue de dos, une autre surprise : on ne voyait plus les bandeaux mystiques ; mais, sous le chignon noué bas, on apercevait une nuque ferme, ombrée d’un léger duvet d’or, une nuque qu’on sentait mutine et même provocante.


Ainsi parée, ni grande, ni petite, svelte et pourtant ferme de contour, elle n’eut aucune peine à être la reine de cette fête.

S’il y a partout beaucoup de femmes laides, on en remarque un plus grand nombre dans ces villes d’hiver où viennent s’échouer celles qui sont infirmes ou invalides. Quand elle traversait certains groupes d’Anglaises desséchées, elle avait l’air d’un lis parmi des ronces, — ou du cygne de la légende, égaré parmi les pauvres canards.

Un de ses hôtes, le plus âgé des trois Russes, fut avec elle du dernier galant, et, presque tout de suite, avec une témérité de Lovelace, il vint lui dire, en excellent français :

— Il serait, mademoiselle, tout à fait de mauvais goût de vous fatiguer ce soir d’une assiduité qu’on ne manquerait pas de remarquer. Je m’éloigne donc… Mais prenez bonne note de ma déclaration, je vous en supplie : La Russie est un beau pays, et vaste : n’auriez-vous pas la curiosité de le voir ? Je serais charmé de vous y servir un jour de cicerone…

— Tiens ! pensa-t-elle, il n’a pas l’air de couper dans les Rossetti, le bon Slave ! C’est un malin. Il la connaît !… Et moi qui prenais la Russie pour un pays froid !