Désormais « ces enfants » s’appartenaient à eux-mêmes. Bien plus, elle trouvait juste et bon qu’ils fussent là-bas, libres, hors des atteintes de son égoïsme, disait-elle, éloignés du spectacle de son déclin… C’était un peu triste pour Annette, par exemple ! mais la chère enfant adorait sa mère ; ils avaient de bons voisins, au château des Bormettes, et puis cet isolement ne devait pas durer. Elles iraient, dans quelques mois, voir les nouveaux mariés à Paris. Après cela, ils viendraient passer le printemps aux Bormettes.
Rassuré pour le moment du côté de sa mère, le comte Paul arrangea sa vie à Paris, de façon à ne rien laisser deviner de son malheur.
D’ailleurs, ce n’était guère qu’en présence d’Albert, de sa sœur Pauline et de Madame de Barjols qu’il lui était difficile de dissimuler. Il présenta sa femme à peu de personnes, préférant les interprétations mauvaises de cette attitude, à ce qu’on dirait, si l’on venait à entrevoir la vérité. Aux yeux du monde, c’étaient deux époux corrects, qui s’isolaient dans leur bonheur, et semblaient désirer beaucoup qu’on ne les dérangeât point.
De la part du comte Paul, le contraire eût paru surprenant.
— Ah ! disait Berthe, — la pauvre jeune femme ne s’amusera pas tous les jours avec ce gentilhomme de trumeau ; mais enfin, pour les débuts, ça paraît lui convenir, et puisqu’elle ne se plaint pas…
Marie, en effet, n’avait rien dit à Berthe, sans trop s’expliquer pourquoi. C’est que, pour l’instant, l’aveu l’eût humiliée.
Vis-à-vis des de Barjols, Paul avait pris une double précaution. La première, c’était de répéter à tout propos qu’il avait horreur de ces gens qui affichent leur bonheur conjugal. Pour lui il préférait tomber dans l’excès contraire, et paraître un mari désagréable. La seconde précaution, la meilleure, avait été de voir moins souvent ses amis.
Albert, cédant aux supplications de sa mère, avait obtenu la résidence libre. Il habitait Paris pour un temps inconnu. Mais comme de son côté il avait résolu de voir Paul et Marie le moins souvent possible, il croyait être lui-même la seule cause de la rareté des entrevues. Les sentiments de Pauline la poussaient également à éviter les rencontres jadis si désirées. Madame de Barjols disait : « On ne le voit plus, ce Paul… C’est bien naturel ! » Tout allait donc pour le mieux dans la pire des situations.
Marie et Paul adressaient, presque tous les jours, à la comtesse des lettres pleines de gaîté. Paul racontait toutes les pièces de théâtre nouvelles, et, en effet, il conduisait sa femme au théâtre à peu près tous les soirs. C’était le moyen d’éviter le tête-à-tête sous la lampe, et aussi de fuir les réunions, les bals, où le comte Paul redoutait de rencontrer celui qu’il désignait ainsi dans sa pensée de philosophe : « Un homme assez sot pour s’imaginer qu’elle en vaut la peine ! »
La jeune comtesse d’Aiguebelle ne voyait guère que des connaissances de son mari. Léon Terral, à sa grande joie, lui avait écrit, quinze jours après leur entrevue à Aiguebelle, qu’il partait pour l’Amérique. Il avait donné sa démission. On l’avait intéressé dans une affaire grosse d’espérances. Marie avait pensé : « Bon voyage ! Et si c’est possible, bon retour ! Mais, pour l’instant, m’en voilà débarrassée, ça n’est pas malheureux ! J’ai assez de complications comme ça. »