Éloigné par son métier de ces pratiques, Albert s’y intéressait théoriquement avec passion. Il suivit son ami dans les réunions où Paul prenait la parole, instruisant son humble auditoire des devoirs de l’homme envers la vie, envers soi-même, envers les autres, s’attachant surtout à faire entendre que le bonheur n’existe pour personne et ne peut résulter d’un arrangement social quelconque.
Les plus riches, expliquait-il, sont parfois les plus malheureux. Ce qui donne le plus de joie à l’homme, c’est l’idée pure, une pure conception de la vie, une acceptation énergique de tous les maux ; c’est, dans l’action, un effort de lutteur appliqué à les diminuer, à les supporter ou seulement à les combattre.
Il tâchait de donner à ces théories une forme simple, accessible à tous.
Il admettait que, avant de discuter la question du bonheur, c’est-à-dire du bien-être moral, il fallait discuter la question des nécessités matérielles, du bien-être physique. Il affirmait que, dans un État civilisé, personne ne doit pouvoir mourir de faim ni de froid, que même personne ne doit avoir à souffrir réellement du froid ou de la faim.
Il aidait de sa bourse, largement, des œuvres de relèvement du pauvre, des caisses de retraite et de secours pour les malheureux incapables de travailler ; — et comme, parmi ce monde de damnés qui vivent dans une ombre affreuse, on savait que, tous les jours, il visitait les plus misérables bouges pour y soigner des malades besogneux, les plus dégoûtants à voir, il avait autour de lui tout un peuple sordide, dont il se sentait aimé, et dont la pensée échauffait et soutenait son cœur.
Que de fois, avec Albert, ils se demandèrent si une action pareille, multipliée et vraiment servie par tous les heureux du monde, — ne transformerait pas le monde. Mais ils n’en pouvaient douter : une idée n’a pas la force d’un sentiment. L’idée d’altruisme n’a pas su remplacer le sentiment de la charité qui, déjà, était insuffisamment répandu avant la mort de sa mère la religion. Le dévouement aux autres n’a plus ce puissant ressort caché d’un égoïsme noble, qui se promettait à lui-même les récompenses de la justice éternelle et la vue de Dieu, en échange des sacrifices terrestres. La grâce des légendes qui amusaient l’enfance adorable des âmes, ne communique plus aux esprits sa vertu mystérieuse. Ainsi disait Paul. Albert, à la fois plus positif et plus optimiste, croyait que la conception purement humaine de la bonté et de la justice peut suffire à créer les héros ou les saints philosophiques ; il croyait que le monde peut être sauvé par la pitié, aimée pour elle-même.
— Mais comment feras-tu aimer la pitié à l’égal d’une personne, à légal d’un Dieu qui jugeait et récompensait ? S’il nous rendait capables de pitié, c’est qu’il était lui-même le pardon infini.
— Il n’a jamais été qu’un symbole, ton Dieu. Et voici ce qu’il signifie : La pitié récompense, comme le faisait Dieu, ceux qui la répandent sur les maux d’autrui.
— Comment ?
— En leur donnant le même bénéfice que donnait la foi : on croit au bien dès qu’on réalise le bien ; il est, puisqu’on le fait. La souffrance humaine n’est autre chose qu’un vague, mais terrible sentiment d’insécurité. Eh bien ! l’amour que je donne, me donne la certitude de pouvoir être aimé moi-même.