— Ainsi ta pitié, ton amitié, ton amour, ne sont, au fond, qu’un égoïsme ?

— Certes, mais sublime !… Voyons, tu peux bien m’accorder cela. L’égoïsme qui crée, berce, console ; l’égoïsme qui rassure la vie contre toutes les menaces de l’inconnu ; l’égoïsme qui fait le bonheur de deux ou de plusieurs êtres est préférable à l’égoïsme solitaire. C’est de l’arithmétique, ça. Saint François d’Assise est un égoïste qui mit son bonheur à faire celui des autres. Donc, tâchons de former tous les cœurs à l’image de celui-là, et le monde sera sauvé, à la grande joie de l’égoïste divin !

Ces conversations, cent fois reprises, quelques visites rendues ensemble à des souffrances dont Albert n’avait pas une idée juste, tout cela fit, de nouveau, sentir aux deux hommes le charme généreux de leur amitié. Ils en comprirent mieux encore l’essence fortifiante. Ils goûtèrent avec délices ce bonheur, simple et infini, de n’être pas seul, comme perdu, dans l’idée, dans l’action, dans le rêve surtout, dans le rêve, si vaste, si effrayant ! Bref, ils se reconnurent une fois de plus comme frères, et s’aimèrent mieux.

Un matin, Albert se trouva chez Paul, dans des circonstances assez singulières, où apparurent clairement, avec leurs différences, les tempéraments et les idées des deux amis. A de certains jours, la maison de Paul était ouverte à bien des gens de mauvaise mine, malades ou sans travail.

— C’est une véritable administration, disait-il parfois en riant.

— Tu n’y tiendras pas, mon vieux frère ! lui répondait Albert… Tu te bats avec le problème social : malheur à toi ! Les chrétiens eux-mêmes finiront par le renier, et ceux que tu veux secourir essayeront de te supprimer, à la première occasion.

Un matin donc, comme Albert et Paul causaient ensemble dans le cabinet du comte, on lui annonça qu’un inconnu voulait absolument le voir. Cet homme avait, disait-il, pour Monsieur d’Aiguebelle une lettre qu’il ne remettrait qu’en mains propres.

— Faites entrer, dit le comte Paul.

L’homme entra, saluant à peine, et regardant autour de lui d’un air effronté.

Cette pièce, où Paul recevait sa clientèle de malheureux, était d’une simplicité extrême. Du reste, il n’aimait nulle part les arrangements compliqués du faux luxe moderne.