— Qu’y a-t-il donc, chère enfant ? Dites-moi. Je pourrai, j’espère, arranger les choses. Ouvrez-moi votre cœur. Que se passe-t-il ?
Elle regarda l’abbé un instant en silence. Elle se disait que c’était peut-être lui le moyen rêvé de rentrer en grâce auprès de son mari. Elle s’étonnait de n’y avoir point songé encore. Mais elle ne se dit point qu’il fallait être complètement sincère, ici plus que jamais, avouer tout, tout, sans rien omettre, à ce prêtre, sous le sceau de la confession, s’en faire un allié par le repentir. Elle n’entrevit même pas cette pensée sublime de sa religion : le pardon offert aux pires fautes, pourvu que la ferme intention soit prise de n’y pas retomber. Sans aucun scrupule, elle fit à l’abbé le récit qu’elle avait préparé pour Albert.
— Je vais tout vous dire, monsieur l’abbé… Je vous remercie d’être venu. C’est Dieu qui vous envoie. Madame d’Aiguebelle a eu certainement, en allant demander vos bons offices, une pensée qui lui venait de Dieu.
Tout en parlant, elle admirait sa facilité à prendre le ton qui devait plaire à son visiteur.
— Avant d’aimer Paul, monsieur l’abbé, de l’épouser, sur le conseil de ma mère, qui désirait, comme tant d’autres, me voir mariée à un homme riche et titré, j’aimais un jeune homme pauvre. Fidèle à ce premier souvenir, j’avais gardé ses lettres… Par un enfantillage dont la sottise même est l’excuse, oui, je les avais gardées. Hélas ! elles établissaient, en même temps que mon honnêteté parfaite, les misères, les pauvretés, les trivialités et les ambitions de ma vie de jeune fille. Le comte ignorait notre grande pauvreté, et les expédients honorables, mais pénibles, auxquels nous étions réduites, ma mère et moi, pour essayer d’en sortir. Ah ! monsieur l’abbé, je ne nierai même pas que notre situation précaire m’inspira bien des fois de mauvaises ou de funestes pensées. Si j’avais appris toutes ces choses moi-même à mon mari, il les eût déplorées avec moi, mais sans irritation, j’en suis bien sûre… Il est si bon, si généreux !… La révélation qu’il en eut fut trop brusque, et fut cause d’une scène terrible, le soir même de mon mariage. Il avait eu le caprice de voir ces lettres. J’essayai de les lui cacher. Pour y arriver, dans mon affolement, dans ma terreur d’être mal jugée, j’employai même la ruse…
Ici elle raconta la scène entière, comment elle avait fait semblant de lancer par la fenêtre la clef…
— Oh ! continua-t-elle… ce mensonge, que m’inspira un démon sans doute, le démon de la peur, ce mensonge imbécile, je l’ai expié, je l’expie tous les jours assez cher !… De là vient tout le mal. Paul, depuis ce moment, m’a refusé, pour toujours, toute confiance. Il m’a traitée comme la dernière des dernières, monsieur l’abbé ! Et ce serait bien pis sans doute s’il n’était pas nécessaire de cacher à sa pauvre mère l’horrible malheur de notre vie.
Elle prit un ton lamentable :
— Il me croit sinon coupable, du moins, ce qui est plus terrible encore, perfide par nature… Il me hait. Et j’ai la douleur de me dire que je lui en ai donné le droit !… Ah ! monsieur l’abbé, il y a donc, ici-bas même, des peines éternelles ! Ne serai-je jamais pardonnée ?
Elle porta sur ses beaux yeux son mouchoir de fine batiste.