Il sortit.

Ce dernier mot du prêtre fut prononcé avec une telle grandeur simple, avec une telle sympathie, qu’elle en fut remuée. Et, dans les lointains obscurs de sa mémoire, quelque chose s’éveilla, de doucement confiant envers la puissance inconnue et protectrice qu’elle appelait jadis le bon Dieu… Elle revint lentement s’asseoir près de la cheminée et demeura pensive, étonnée d’elle-même. Elle fixa involontairement sa pensée sur ce mouvement étrange, comme lointain, qui se faisait en elle… Elle se revit toute petite, à cinq ans, déjà malheureuse, mais pressant, dans son petit poing serré, le soir, au fond de son lit, quand elle avait trop de chagrin, ou quand elle avait peur au bruit du tonnerre, la croix bénite, suspendue à son cou. Aussitôt, — en ce temps-là, — elle était consolée, résignée courageuse et calme… Ces joies de sécurité, jamais plus elle ne les avait connues.

… Être heureuse ! oh ! être heureuse ! que demandait-elle autre chose, aux hommes, aux circonstances, à la vie !… Et comme elle se sentait loin du bonheur ! Comme toutes les complications de la pensée en elle, des faits autour d’elle, l’embarrassaient, la gênaient cruellement ! En qui avait-elle confiance ? Qui aimait-elle ?… Qui l’aimait ?… Elle eut, à ce moment, la conception fuyante mais profonde, d’un bonheur ignoré : celui de sentir la confiance d’un autre être, sur elle, autour d’elle ! Oh ! être heureuse ! être aimée !… Alors, fortune, ambitions, luxe, que serait tout cela ?… Dans son berceau, au temps où il lui suffisait de serrer sa petite croix sur sa poitrine, — qu’était-ce que ce bonheur si doux, si intime, si vrai, le seul dont elle se souvînt, qu’était-ce, sinon sa confiance en quelqu’un, la certitude d’être aimée et protégée par quelqu’un…, par le Dieu des pardons, des intelligences, des bontés… Oh ! être aimée !…

Sa poitrine se souleva pour d’autres sanglots, cette fois, que ceux qu’elle avait montrés souvent à son mari, afin de l’attendrir et de le séduire. Elle se leva brusquement, entra dans sa chambre dont elle ne songea même pas à refermer la porte, et se jeta sur son prie-Dieu, — saisie d’un besoin presque enfantin de mettre en acte, comme lorsqu’elle était petite, la prière de son cœur.

Agenouillée, elle sanglotait, elle pleurait, elle criait vers le bonheur, vers la paix, vers l’amour, qu’elle appelait autrefois Dieu… « Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! » et ne parvenait pas à dire autre chose, — et ne sentait rien devant elle, que le vide, — l’abîme.

A ce moment, Albert entrait au salon. Par la porte ouverte, il la vit agenouillée et tout éplorée, et son cœur trembla dans sa poitrine. Doucement, il s’approcha du seuil, en l’appelant, malgré lui : « Marie ! Marie ! » Il s’étonna de l’appeler ainsi, par son petit nom, mais ne put faire autrement. Il eût porté la main sur elle, pour la sauver d’un péril physique… De même, d’un élan irréfléchi, devant ce désespoir moral, il l’appelait avec de la tendresse.

Elle était si prête, si résolue, tout à l’heure, à le séduire, et la duplicité était si bien dans ses habitudes de pensée et d’action, que, malgré elle, en entendant cet appel, elle songea : « Il est là. Il m’a vue prier, tant mieux !… » Et par-dessous les sincérités fragiles de sa douleur, de son effort vers la vérité et le repentir, elle entendit sa vraie nature qui murmurait distinctement : « Soit ! Que tout, — même mes sincérités, — me serve à le tromper mieux ! »

Alors, elle se fit horreur à elle-même, et vint à lui, d’un air si effaré, si hagard, qu’il eut presque peur.

— Qu’avez-vous ! Qu’avez-vous ! cria-t-il, — par pitié !

Elle s’assit près de lui, sans lâcher la main qu’il lui avait tendue, et, d’un mouvement involontaire, — qu’elle eut le temps, toutefois, de juger utile, et qu’elle sentit voluptueux pour lui et doux pour elle, — elle appuya la tête sur son épaule, en sanglotant :