— Pardon ! pardon ! Vous m’avez surprise… L’abbé sort d’ici… Pardonnez une enfant malade… Je ne suis qu’une enfant malade… Je ne suis plus maîtresse de moi ! J’ai tant besoin de consolation, de bonté… Personne ne m’a jamais aimée, même toute petite… Vous ne pouvez pas savoir… Mais je vais tout vous dire…

Elle le sentait attendri, et, déjà triomphante, avec un rire intérieur, elle larmoyait, elle le roulait dans le torrent de ses plaintes :

— Ils se sont tous acharnés après moi. Si vous saviez ! Eh bien, oui ! Qu’y pouvais-je ? Ils sont tous venus me chuchoter à l’oreille les mêmes paroles… parce que j’étais belle et parce que j’étais pauvre, tous, oui tous ! Ceux qui prenaient leur temps, parce qu’ils étaient reçus chez ma mère et certains de me revoir, — et ceux qui se dépêchaient parce qu’ils n’avaient à eux que l’occasion, la minute… tous ont essayé ainsi de me voler à moi-même… Eh bien ! j’ai lutté, et j’ai triomphé… Pourquoi dit-il que je suis mauvaise ?…

— Qui dit cela ? interrogea Albert qui n’osait retirer son épaule, où elle appuyait toujours sa tête parfumée, ses cheveux enflammés des clartés vives de la lampe.

— Mais lui !… Qui serait-ce ? Lui, Paul, que j’aimais ! que j’adorais ! Il dit que je suis mauvaise !

Elle se releva, renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil, et, sûre d’être admirée, les yeux à demi fermés et ruisselants, avec des larmes qui luisaient jusque sur ses lèvres tremblantes :

— Oh ! en ce moment, dit-elle plus calme, je ne suis ni bonne ni mauvaise ! Je suis écrasée, anéantie, à bout de forces ! Voilà tout. Toutes mes pensées se sont choquées dans une confusion où je ne vois plus rien. Tout est noir. Au fond de l’abîme où je glisse, j’aperçois à peine un peu de bleu, tout là-haut, sur ma tête. C’est le bonheur des autres, et je m’en éloigne. Je descends. En rêve, on a de ces chutes sans fin. Quand on veut se retenir aux parois du cauchemar, tous les appuis cèdent sous les mains ; on n’arrive jamais au fond, mais, du moins, le cri qu’on pousse vous réveille ! Moi, je ne me réveille jamais !

Pour cette dernière petite phrase, elle avait pris sa voix dans le creux, selon les principes de Théramène, et elle fit un grand effet sur son public.

— Vous avez en moi un ami, fit Albert pénétré, mais ne sachant la cause de ce flot de paroles où il y avait tout : vérité, mensonge, passion, calcul, regrets, repentir, ruse, — tout, hélas ! tout mêlé, dans un inextricable chaos qui était elle-même, l’abîme intérieur où son âme confuse se cherchait en vain.

Elle se calma tout à fait.