— Et d’abord, lui dit Paul, en s’asseyant devant lui, et d’abord, quoi que nous disions ici, mon cher abbé, mon excellent maître, il est bien entendu que ma mère doit tout ignorer. Vous savez que les émotions lui sont interdites. Vous savez quelle a été sa vie de martyre. Une douleur de plus, et venant de moi, serait sa mort peut-être. C’est pourquoi je suis forcé de lui mentir… Vous m’entendez bien ?
L’abbé fit signe que oui.
Paul se leva.
— Je ne suis pas heureux, l’abbé, — soupira-t-il.
Il l’appelait ainsi quelquefois, avec une nuance de jolie tendresse familière, enfantine. Il y avait là un souvenir de ses espiègleries d’écolier.
— Je t’écoute, petit, je t’écoute bien ! — fit le vieux prêtre, qui sentit s’émouvoir, au plus profond de lui, cette paternité d’âme plus puissante peut-être que l’autre pour le bien général des hommes et tout aussi réelle.
— Eh bien ! d’un seul mot, l’abbé, je me suis trompé sur la qualité de cette âme-là. Cette femme n’est pas de ma race. C’est une autre espèce. Elle m’a trompé, là-dessus volontairement. J’ai découvert cela juste à temps. A quoi bon plus de détails ? Ce n’est pas nécessaire… C’est une mauvaise. Elle a une éducation basse. Elle a des relations misérables. La langue qu’elle parle n’est pas la mienne. — Nous ne pouvons pas nous entendre, et c’est irrémédiable.
Il fit trois pas en silence, revint vers le prêtre, et continua :
— J’ai eu le temps de réfléchir sur le sujet, et je résume : C’est une conscience troublée, — où rien, rien n’est fixe… Aucune discipline morale. Aucun effort pour s’en donner une. Un besoin fou de s’étourdir avec du tapage, de se distraire de soi, de ne penser à rien. La curiosité des complications. La soif des jouissances purement matérielles. Capable de tout pour les goûter. Envieuse avec rage. Ame bêtement démocrate, qui croit que l’égalité c’est le droit de chacun à la domination sur tous ! que la fortune fait les princes et qu’il faut en être. Ame de doute, créée par le spectacle des hontes autour d’elle, par l’assaut des convoitises lâches, vicieuses, qu’ont eu à subir sa jeunesse et sa beauté. Ame de négation, qui ne croit à rien de bon parce que, sous ces influences malignes, elle n’a rien vu germer de bon en elle, — et parce qu’on n’admet dans les autres que les vertus dont on est capable ou dont on serait capable soi-même, par occasion. Ame perdue, qu’on ne peut sauver. Véritable fleur d’abîme, née au bord d’un gouffre et qui entraînera tous ceux qui, tentés par sa grâce et sa fraîcheur, voudront la cueillir pour la respirer. Oh ! je la connais bien, allez ! — C’est l’âme corrompue, désolée, vide, douloureuse et funeste, d’une génération de décadence qui n’a pas su se créer un idéal, — après avoir tué son Dieu !
Il s’arrêta devant l’abbé qui, — ses deux mains croisées sur ses genoux, dans une pose d’habitude, — avait fermé les yeux pour mieux écouter.