L’abbé leva les yeux au ciel, non pas scandalisé, mais si profondément attristé !
— Eh bien ! j’en ai connu plusieurs, une surtout, de ces modernes diaboliques. Elle essaya d’abord de me ranger parmi ses dupes. Ça ne prit pas, et je le lui dis. Alors, elle se mit à rire, et me montra de l’estime, assez d’estime pour se raconter à moi. Oui, elle me contait ses perfidies, toutes, vis-à-vis de son mari, vis-à-vis de ses amants. Celle-là m’a tout appris ; elle m’a appris toutes les autres. Elle avait un enfant. J’essayai de le lui faire aimer, — oui, moi, l’amant ! — car elle ne l’aimait pas, le pauvre petit… Les chattes pourtant aiment les leurs. Eh bien ! je ne pus réussir, et nous eûmes, à ce sujet, des conversations, l’abbé, qui me permirent de descendre au fond de cette âme vide, de cette apparence d’âme !… Et voilà ce qu’elles ne peuvent vous confesser. Il faut y aller, pour voir ! et vous ne pouvez pas y aller, vous, l’abbé ! Et cela ne se raconte pas… Mais, pour en rendre l’impression, je vous répète : C’est du vide, avec des dehors charmants. Vous croyez voir une femme ? Eh bien ! non ! C’est un spectre inhabité, quelque chose comme du néant — qui serait mauvais !
Le malheureux se soulageait dans ce flux rapide et abondant de paroles. Il se grisait de son éloquence de représailles. Il se dédommageait de cinq longs mois de silence et de martyre. Il allait et venait, nerveux, par la chambre, s’arrêtant aux vitres, regardant un instant, sans voir, le ciel gris, morne, les arbres dénudés du petit parc.
L’abbé prononça lentement :
— Vous manquez de calme, mon cher enfant. Nous aviserons tout à l’heure aux moyens, s’il en est, de reconquérir cette âme au bien, — mais éclaircissons un point d’abord… Elle vous inspire encore de la passion… Ne le niez pas. La violence même avec laquelle vous parlez semble l’indiquer, — et là peut-être est le salut.
— De la passion ! de la passion !… mâchonna Paul entre ses dents, — c’est du propre, la passion ! Parbleu ! Dites-moi un homme jeune, ardent, en pleine vie, qui n’éprouve rien devant une femme jeune et belle ! Et si cette femme est en son pouvoir, à sa discrétion, dites-moi quels mouvements de fureur la vue de cette beauté, de cette jeunesse peut produire en lui, s’il se croit forcé de se résister, par dignité, pour garder le meilleur de lui, sa liberté, son âme, — sa race peut-être !… De la passion ! C’est du propre, je vous dis, la passion !… La passion qu’elle m’inspire, à présent, je crois bien que c’est de la haine.
— Paul ! cria l’abbé, plein de reproches et de douleur.
— … Une noble haine, l’abbé. Et tenez, oui, je la hais ! Voulez-vous savoir pourquoi ? — Parce que je sens que, pour elle, pour le redoutable plaisir d’étreindre sa beauté dangereuse, de lutter avec son âme perfide… — vous êtes venu chercher une confession ? eh bien ! la voilà ! — pour avoir ce plaisir-là, entendez-vous… je me sens parfois capable de sacrifier ce que j’aime le plus au monde : ma mère !… Je la hais, car je suis tenté cent fois par jour de la prendre, de l’emporter, elle, ma femme, comme une maîtresse, loin de ma propre maison, loin des hommes, pour jouir seul, dans une sécurité jalouse, de son charme diabolique…
Il avait mis ses deux mains crispées sur sa tête et il criait :
— Je la hais, car, au-dedans de moi, elle me fait commettre toutes les lâchetés, toutes les infamies, auxquelles je résiste de fait, mais qui sont commises, pour elle, en pensée, par moi, tous les jours !… Oui, je la hais, car elle ne peut que m’abaisser ! Et je ne peux pas, moi, la relever !