Alors, le voyant dérouté, elle crut qu’il songeait à l’autre, et elle ajouta, pour l’attendrir :
— Et s’il vient des petits enfants, ils seront bien aimés, ceux-là ! Ils auront deux petites mères, jalouses de les servir, car votre bonheur, Albert, je te dis que votre bonheur sera le mien. Je ne peux plus en avoir d’autre.
Cet homme d’esprit, cet honnête homme au cœur bon, prodiguait à sa sœur d’ordinaire les expressions de sa tendresse ; il savait surtout, quand elle lui parlait d’un chagrin, la consoler. Celui auquel elle faisait allusion en ce moment, — le dernier, — était le plus grand ; c’était le chagrin terrible ; elle le lui avait avoué pour le consoler du sien propre, de son désespoir d’amoureux ; il l’en avait remerciée… Eh bien, tout cela était oublié ! Ou, encore une fois, s’il s’en souvenait, il n’en était plus ému. A peine le souvenir lui en arrivait-il comme d’une chose très lointaine, déjà perdue dans le passé, inutile, morte — et un peu gênante !
L’égoïste passion faisait sourdement son œuvre. A quel point d’esclavage elle l’avait conduit, il ne s’en doutait pas encore lui-même. Ce qu’il goûtait de bonheur auprès de Marie, le charme dont il s’imprégnait autour d’elle, à l’entendre, à la regarder, à serrer sa main en entrant, à s’asseoir près d’elle, à l’effleurer, à sentir son souffle quand, parfois, elle se penchait sur le livre, — tout cela c’était l’attrait physique de l’amour, déjà accepté comme une invisible chaîne, mais solide, aux maillons scellés ; tout cela, c’était la force impondérable mais matérielle du désir, — assez pareille à celle de cette montagne d’aimant, des Mille et une Nuits, qui attirait les navires de la haute mer, les contraignait de venir à elle. Ils luttaient, mais alors, de loin, l’invisible montagne aimantée leur arrachait leurs clous, par centaines, et, peu à peu, toutes leurs ferrures. Tant que l’influence mystérieuse n’est pas contrariée, tant qu’on lui obéit, on ne se doute pas de sa force, mais essayez de la résistance : vous vous sentirez mutilé.
Albert, — la bonté même, — contrarié dans sa volonté de sortir pour aller où l’appelait la magique attirance, attristé de s’apercevoir qu’il obéissait depuis quelque temps à une influence plus forte que sa volonté, fut irrité, comme par un reproche de sa conscience, de l’intervention de sa sœur. On l’humiliait, en lui montrant les sinuosités de la route qu’il suivait, en lui désignant la ligne inflexible du bonheur, — celle du devoir.
— Depuis quand, dit-il, les petites filles chargent-elles leurs petites amies de pareilles missions ? Et depuis quand les jeunes filles raisonnables les acceptent-elles ? Aussi bien, ma chère Pauline, je suis pressé. Nous causerons plus tard de tout cela.
— Je ne te reconnais plus, Albert… Comment peux-tu croire ?… C’est à moi seule, à moi seule, entends-tu ? qu’est venue cette idée, parce que j’ai vu dans le cœur de cette petite. Ce cœur est digne de toi.
Il la regarda, ne sut que répondre.
— Allons, nous reprendrons cette conversation, fit-il. Pour aujourd’hui, en voilà assez. Laisse-moi sortir. Ta petite amie est une colombe, mais c’est un oiseau. Voilà.
— Est-ce ainsi que tu parles de la sœur de ton ami, de notre ami à tous ?… Qu’y a-t-il donc de changé en toi ? et par quoi ? Albert ! Albert ! je t’en conjure ! surveille-toi ! prends garde !