— Te chasser ! C’est là ton triomphe ! Tu le sais bien, que je ne peux pas te chasser, parce que ma mère — une sainte — doit ignorer à jamais quel monstre est dans ma vie et la ronge !
La comtesse, dans l’ombre, s’était levée. Appuyée d’une main au dossier de sa chaise, cherchant de l’autre un appui qu’elle ne trouvait pas, elle voulait marcher, aller vers eux, se jeter entre eux, faire cesser cette horrible lutte d’infâmes paroles sacrilèges. Ses jambes défaillaient. Elle s’arrêta, frissonnante, avec des battements terribles dans son cœur malade ; et, agonisante debout, elle fut forcée d’écouter, et, malgré elle attentive, elle buvait sa mort.
— Sans elle, sans ma mère, entends-tu bien, disait Paul, sans ma terreur de lui tout apprendre et d’ébranler sa vie, ah ! depuis longtemps, de ces mains que voilà, je t’aurais étranglée, tuée ! Car je te connais trop ! Tu es le serpent, la séduction perfide et sûre d’elle-même… et désirée malgré tout !… Du sexe ? A peine ! ce qui te rend facile tous les calculs avec ceux que tu troubles, dans l’instant même où ils sont troublés. De cœur ? point. Douleur ou plaisir des autres, c’est tout un pour toi ! Tu es de celles qui se complaisent au désespoir et à la mort aussi bien qu’à la joie ou à la vie ! Que leur importe ce qu’elles sentent ? Elles ne cherchent qu’à sentir… Tu es la femme horrible, celle qui poursuit les triomphes de sa beauté et de son orgueil, au mépris de l’honneur, de la famille et de l’amour, et dont l’homme fort se détourne, — ou qu’il écrase !
Alors, elle se mit à sourire, du sourire qu’on voit sur les lèvres des sphinx de pierre ; elle eut un imperceptible haussement d’épaules, et à ce flot de paroles emportées, — où elle sentait bien la rage amoureuse, l’éternel hommage, — elle opposa ces paroles, dites d’un ton tranquille et narquois de coquetterie mondaine :
— Mais pardonnez-moi donc, — puisque vous m’aimez encore !
— Oh ! c’est vrai ! gronda-t-il sourdement, et comme désolé de lui-même, comme découragé : C’est vrai, je l’aime encore… si cela s’appelle aimer !
Il s’assit, la tête dans ses mains, comme vaincu par l’abondance et la contradiction de ses émotions et de ses idées.
Toujours debout dans l’ombre, la comtesse d’Aiguebelle fit encore un pas, — et, immobile, accrocha sa main à la tenture de la porte. Si les yeux de Paul ou de Marie s’étaient tournés de ce côté, ils auraient pu voir cette main pâle et crispée, au bord de cette draperie de velours sombre.
Paul répéta sa phrase :
— Si cela s’appelle aimer !