Il se frappa le cœur.
— Veux-tu encore un exemple ? Quand je suis dans ma chambre, au milieu de mes tableaux, — je crois que tableaux est pompeux, — quand j’ai revêtu mon velours râpé, ma soie usée, ma chemise sale à longues manchettes, — trop longues, oui, je sais, mes manchettes, — alors je suis un prince, je suis Ruy Blas, je me sens le collaborateur nécessaire des plus grands génies.
Il frappa rudement sa tête qui rendit un son mat.
— Encore l’esprit, pan ! Pas creuse, hein, la caboche ?
Il s’anima :
— Et ils viendraient tous avec des millions me dire : « Pinchard, voici la fortune, mais rendez le talent ! » je leur répondrais : « Zut ! j’aime mieux ma part ! » Et, acheva-t-il, ce qu’il y a de plus raide, c’est que je n’en ai pas des masses, de talent ! Amour, art, illusion, ma chère, on n’a pas fait mieux…
Il déclama :
— Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi ?
— J’ai dit. Mais « tant qu’à » faire du mal à une mouche, pour assurer mon succès sur n’importe quel théâtre, tu me croiras ou non, ça me gâterait tout mon bonheur. Tiens, j’ai essayé une fois de détester un directeur de théâtre : Oh ! ça, c’était bien naturel ? j’ai pas pu. Quant aux camarades, ils m’ont écrasé plus souvent qu’à mon tour. Que faire à ça ?… je me dis aujourd’hui que peut-être ils avaient un peu plus de génie que moi, — ou seulement plus de chance. Eh bien ! après ? Il n’y a pas d’égalité dans la nature… Je me contente donc d’être, dans l’ombre, supérieur à mon siècle.
Il prononça ces derniers mots avec une ironie gaie et déclamatoire…