— Lui as-tu dit quelque chose ?
— Pas encore… J’ai trop peur de m’engager sans votre aveu…
— Tu n’as rien dit encore ? Tant mieux, tant mieux.
La mère souriait, prise d’espérance. Qu’espérait-elle ? Qu’il renoncerait à cet amour ? Non, elle le connaissait trop bien, elle le savait lent à faire ses choix, en toutes choses, mais immuable quand une fois il était fixé… Elle comprenait qu’il aimait d’un amour décisif, mais elle sentait aussi qu’il était prêt, pour lui plaire, à ne pas persister dans son projet de mariage.
Lui, pourtant de la voir sourire, souffrait et jouissait.
Il souffrait, puisqu’elle retardait son bonheur.
Il jouissait, de sentir combien l’idée qu’il était résolu à lui sacrifier son amour la rendait heureuse, fière, lui faisait mieux comprendre la joie et l’orgueil d’avoir un bon fils.
Tous les amours humains ont beau être très différents, tous se ressemblent par un point essentiel, mystérieux, identique. Il y a un point par où tous les amours sont un. Victime de l’époux, cette mère était heureuse, comme femme, du sacrifice de son enfant !… La vie du cœur lui apportait donc quelque chose, enfin !… Ah ! la chère, la douce, la profonde compensation !…
Elle avait tant donné d’elle-même, toute sa vie. Elle ne semblait pas s’apercevoir de l’égoïsme qu’il y avait aujourd’hui à admettre cette soumission du cher enfant. Elle se sentait prête à accepter son sacrifice avec une reconnaissance passionnée… Pauvre chère maman ! elle avait déjà cinquante-six ans, et les douleurs l’avaient marquée. Mais à la moindre caresse, à la moindre parole de tendresse de ses enfants, de son fils surtout — qui comprenait mieux, étant un homme, — elle paraissait rajeunie… Voilà pourquoi, dans sa peine, il était heureux !
Depuis les dernières années, elle avait maigri. Les rides futures étaient indiquées sous un reste, presque effacé, de jeunesse. L’œil, toujours brillant, s’enfonçait un peu sous la paupière brunissante. Le buste, si élancé jadis, comme fier de la jeunesse, avait à présent une fuyante tendance à se courber, oh ! si légère, marquée pourtant ; cela disait on ne sait quelle humilité devant la vie impitoyable, sous les douleurs portées ; Paul quelquefois regardait ce buste, cette taille, ce dos, tandis que la comtesse allait et venait autour de lui, sous les hauts plafonds du vieil hôtel. Et l’expression du dos surtout, du dos imperceptiblement courbé, lui était touchante à le faire pleurer.