Entre les pieds de l’« arche démesurée », un haut catafalque improvisé dressait ses étages noirs, lamés d’argent et d’or, — et le mort était au bas, dans le cercueil étoilé, tout petit, sous des monceaux de couronnes, hommages des deux mondes.

Le char funéraire s’avança, nu, sans ornements, surmonté de sa toiture noire que supportaient quatre minces colonnettes. On y déposa le cercueil, et, très lentement, le cortège inépuisable commença de se mouvoir, à la suite du « corbillard des pauvres » ; et ce fleuve, dont chaque flot était une tête, se mit à couler, de l’arc de triomphe vers les Tuileries, entre deux digues de têtes immobiles.

Le landau du comte Paul fut forcé de gagner la rue Royale par le chemin le plus long.

Maintenant, aux fenêtres du ministère, Paul, près de Marie, se tenait debout, absorbé par le spectacle inouï.

Annette se pressait contre sa mère, qui s’était assise un peu en arrière, et qui de temps en temps, se levait pour voir…

Tout à coup le petit corbillard, grêle, déboucha entre les chevaux de Marly, et, tout de suite, tourna vers le pont. Il s’avançait dans la voie largement vide devant lui, entre les deux murailles vivantes qui s’étaient dressées, immobiles, de l’Étoile au Panthéon.

Et, à la suite du petit corbillard, le fleuve humain suivait, pressé, innombrable, sans fin, toujours. Tous les dignitaires de la nation, les Chambres, les Académies, les administrations, des centaines et des centaines de corporations, venaient à la suite les unes des autres, portant leurs bannières, leurs inscriptions, traînant des bouquets, des couronnes gigantesques, sur des chariots. Et cela passait, passait, inépuisablement, tout à fait comme l’eau des fleuves.

Deux lignes de soldats contenaient le cortège, égayant la marche funèbre et triomphale — d’une note rouge… Un peuple passait devant lui-même, comme le Maëlstrom, qui, formé dans l’océan par l’océan, coule et roule en plein océan. Puis vint l’armée. Les caissons sautaient avec des bruits de tremblements de terre. Les cavaliers bondissaient, comme des vagues déferlées par-dessus les vagues. Les drapeaux militaires suivaient, en frissonnant, la dépouille d’un chanteur de la paix…

Rien n’est favorable à l’amour comme l’excitation des grands spectacles. Les trois femmes étaient diversement émues. Marie elle-même fut, un instant, dominée, et s’oubliant, prit part à l’émotion de tous. Paul l’ayant regardée dans ce moment même, fut heureux ; il lui sourit…

De si loin, il n’avait pas vu certaines bannières qui étalaient, en plein cortège funéraire, l’insolente bravoure de la Réclame moderne… Paul n’eut pas besoin de les voir pour sentir, vers la fin de la journée, que toutes les unités qui composaient ce peuple allaient bien vite retomber chacune sur elle-même, chacune ramassée dans son égoïsme…