… La rue Royale, les Champs-Elysées, les Tuileries, la place de la Concorde, cet immense carrefour qu’on admire comme un des plus beaux endroits du monde, n’étaient qu’un fourmillement de têtes.

Deux millions d’hommes debout dans les rues, dans les places, dans les promenades de la cité immense, n’eurent, ce jour-là, d’autre affaire que de prononcer le nom d’un poète ! Paris entier vivait d’une vie spéciale, parce qu’un homme, vieux, très vieux, un rêveur qui avait chanté les petits enfants et les misérables, — était tombé à son heure, parce qu’il était couché pour toujours dans une double boîte de chêne et de plomb, — parce qu’il était mort.

Paul, qui savait admirer avec indépendance toutes les belles choses, s’extasiait devant ce spectacle. Il proposa à sa mère de faire remonter le landau jusqu’à l’Arc de l’Étoile.

— Oh ! oui ! oh ! volontiers ! soupira Mademoiselle Déperrier.

Madame d’Aiguebelle voulut bien. Annette ne demandait pas mieux.

— Regardez, disait Paul, c’est magnifique, vraiment ! Il est visible qu’aujourd’hui ce Paris, qui ne croit plus à rien, veut se donner l’illusion, même éphémère, de croire à quelque chose ! Il s’efforce à l’enthousiasme ; il pousse un grand soupir vers un idéal… Ne trouvez-vous pas cela touchant ? malheureusement l’unité de conscience manque à cette foule !… et j’ai peur que demain tout ce peuple, au réveil, ne soit pris d’une ironie plus désespérée au souvenir de l’effort vain qu’il fait aujourd’hui pour fondre ses millions d’âmes dans la gloire et l’amour d’un seul homme… Tout ce peuple s’est dérangé dans l’espoir de rencontrer, au bout de sa course, au bord d’une tombe, la patrie et l’humanité… J’ai peur qu’il n’y trouve que la sensation de sa lassitude, un désenchantement subit… Il se raillera dès demain de s’être tant agité autour d’un cercueil…

Mademoiselle Déperrier, tandis que parlait le comte Paul, ne manquait pas de pousser, par instants, de petits soupirs, pour exprimer à quel point toutes ces graves et tristes pensées étaient les siennes. Paul ayant un coupe-file, ils purent approcher l’Arc de l’Étoile un instant.

L’Arc de triomphe, que le poète avait chanté, portait son deuil : un crêpe immense le voilait à demi et, palpitant au moindre souffle, faisait vivre, en l’honneur du mort, les pierres où sont inscrites les grandes victoires françaises.

Sur le côté gauche du monument, au-dessous du crêpe flottant, la Marseillaise de Rude semblait la vocératrice qui hurlait le regret d’un peuple et la gloire du mort.