Elle n’aimait d’ailleurs ni la patrie, ni la poésie, ni la politique, ni l’histoire, ayant assez à faire de s’aimer elle-même.

Elle n’avait pas tardé à prendre, en apparence, la tournure d’esprit du comte Paul. Elle lui présentait ses propres pensées, dans les termes mêmes où il les avait exprimées la veille, sans qu’il s’aperçût qu’elle le répétait. Elle n’avait pour cela aucun effort à faire. C’était sa manière à elle, une action involontaire, qui avait son mobile dans la mystérieuse nécessité où est la Femme de séduire.

Se retrouver dans une si jolie créature, retrouver son âme, quelle séduction en effet !… Voici donc celle qui m’est semblable, l’autre moi-même !… Et quand on s’aperçoit que toutes ces idées de femme ne sont que reflet, on se félicite encore ; on ne songe pas que le miroir, vite infidèle à l’image, accepte tour à tour les différentes figures qui passent, toutes également vite oubliées.

Elle l’avait entendu exprimer l’admiration la plus passionnée et la plus raisonnée pour Tolstoï, le grand Russe. Elle s’était hâtée de lire Tolstoï, et, aidée par la critique du comte Paul, de le comprendre, — mon Dieu, oui ! — et même d’en retenir la philosophie générale.

… « La pensée est un artisan d’erreurs… Les grandes fortunes détournent de la vraie vie… Le travail manuel est une loi mystérieuse et une obligation sociale : on ne s’y dérobe pas impunément… Le misérable a besoin d’autre chose que de pain… L’amour, même dans le mariage, est une infamie, si les âmes ne s’entendent pas en vue de l’amour des hommes… Les simples ont la vérité sans la chercher… Le moujik qui soutient les jambes d’Ivan le malade, avec patience et pitié, fait plus, pour la vérité, que tous les livres et tous les savants du monde… »

Avec ce bagage de phrases, citées à propos, elle faisait la conquête morale de celui qu’elle avait captivé du premier coup par sa beauté.

Or, lorsqu’en juin 1885, les obsèques nationales de Victor Hugo furent décrétées, un ami de Madame de Barjols, le contre-amiral Drevet, invita la comtesse et ses enfants à venir voir le cortège, des fenêtres du ministère qui donnent sur la place de la Concorde. Mademoiselle de Barjols avait refusé, prétextant la santé de sa mère.

Madame d’Aiguebelle, à la demande de Paul, avait invité Marie à les accompagner. Elle s’était excusée vis à vis de Madame Déperrier, sur ce qu’ils ne pouvaient disposer que d’une place.

Tout en grinchant, Madame Déperrier s’habituait à suivre moins souvent sa fille ; elle se proposait de s’imposer plus tard.

Pour cette fois, d’ailleurs, le renoncement lui fut facile. Elle était souffrante.