— Tais-toi, donc !… Je me sauve.
Elle revint auprès du comte, et de son air de princesse :
— Ma mère va mieux. Elle vous remercie de m’avoir accompagnée, et vous prie de présenter à madame votre mère tous ses compliments… Mais je vous ai promis une histoire, celle de ce bon vieux qui est par là…
Théramène ne frottait plus. Il avait pris la brochure de Ruy Blas, et il se jouait la reine, en silence, avec la voix de Sarah Bernhardt.
Quand elle mentait, il est entendu qu’elle tâchait toujours, au moins quand c’était possible, de n’altérer aucun des faits principaux, vérifiables ; elle altérait seulement les menus faits, ceux qu’on a pu oublier, et qui changent la signification des choses.
« Comme ça, on ne se coupe pas. Les faits, ça peut se vérifier, mais l’interprétation des faits, ça varie avec les esprits. »
Donc, voici comment elle colora, de teintes attendrissantes, ses relations d’élève cabotine avec Théramène : Elle avait pris des leçons de toute sorte et même des leçons de diction. Son père, — le dévouement en personne, un héros du devoir, mort à la tâche, — l’avait exigé ainsi… Il l’avait adorée… gâtée au possible… Il s’était imposé pour elle — comme pour sa sœur, — tous les sacrifices… et elle avait tous les diplômes, tous ses brevets.
Pour la diction, un jeune acteur lui avait donné les premiers principes. Mais sa mère, qui assistait aux leçons, naturellement, — avait souhaité pouvoir s’en dispenser. Et puis, le jeune professeur coûtait un peu cher ! Et alors on avait trouvé un vieux comédien — avec du talent — mais qui n’avait jamais connu la chance et qui, ayant besoin d’argent, s’était contenté à peu de frais… Il s’était attaché à son élève, et avait un jour demandé la permission de la tutoyer… en souvenir d’une enfant qu’il avait perdue, qui aurait aujourd’hui le même âge qu’elle, et dont il ne souffrait point qu’on lui parlât.
— Il s’appelle Pinchard, mais par dérision on l’a baptisé le père Théramène, et il ne lui déplaît pas d’être appelé ainsi, quand on n’y met point de méchanceté. Peu à peu sa misère est devenue telle que, lorsque nous avons voulu le congédier comme professeur, il a humblement demandé à faire office de frotteur… Pauvres êtres humiliés ! conclut-elle… C’est un peu le moujik de Tolstoï, n’est-ce pas ? Comment lui ôter sa pauvre joie ? Comment l’humilier encore, en lui interdisant une familiarité inoffensive, si touchante, si triste, puisqu’elle lui rappelle sa fille ? Je n’en ai pas eu le courage. Victor Hugo, qui, par certains côtés de son œuvre, est, philosophiquement, dans la tradition évangélique de votre ami Tolstoi, n’a-t-il pas dit : « Le misérable a soif de considération » ? Voulez-vous que je l’appelle, ce pauvre Théramène ? Seulement, je dois vous dire qu’il préfère garder l’incognito, et passer pour un vrai domestique. Comme comédien, il a des fiertés qu’il n’a plus comme valet de chambre.
Le comte se disait bien qu’il y avait quelque chose à réformer dans la vie de Mademoiselle Déperrier ; que, s’il eût été son frère et pauvre avec elle, il n’eût pas admis certaines fréquentations. Mais il ne pouvait être trop sévère à une pauvre enfant dont la mère n’était pas (c’était évident) une éducatrice de tout premier ordre.